— Mon dieu, monsieur, nous donnerons à cette femme le maximum de secours ; par bonheur, nous disposons actuellement de ressources extraordinaires, des vêtements…
— Mais, madame, au contraire ! je vous dénonce son inconvenance, pour que vous usiez de sévérité.
Le fonctionnaire détailla un long réquisitoire. Au fur et à mesure, Marthe galvanisée levait de grands yeux qui évoquaient la femme et son enfant — malade, sans doute.
— Monsieur, je ne comprends pas. Notre devoir est de mesurer la douleur, le degré de désespoir, et d’agir en conséquence.
— Oui, parfaitement.
Marthe pensa dans un éclair : « Je ne me rappelle plus si j’ai donné les pilules avant de partir ». Et elle continua tout haut, raidie, très directrice :
— Eh bien, monsieur, qu’est-ce qu’il vous faut donc ? Cette femme est venue avec le respect des pauvres pour l’administration, elle est entrée, fléchie sous l’insoulevable domination du monument de pierres de taille, intimidée par la guérite du factionnaire en bas, par les couloirs élevés et froids, par les huissiers graves comme des portes closes, par les employés redoutables ; elle est venue, toute petite, devant la formidable concentration de la force et de l’autorité. Et voilà que sa douleur a soulevé la montagne ! Voilà que son affliction maternelle a brisé cette humilité qui, depuis des générations, courbait ses pareilles ! Cette chétive a attaqué le colossal étagement de pierres de taille, vous, vos chefs, le gouvernement, l’univers !… Elle a osé, elle a pu opposer son grossier caraco à vos redingotes ! mais, monsieur, qu’est-ce qu’il vous faut donc comme manifestation de douleur, comme preuve de désespoir ?
Le monsieur au ruban violet voulut bien admettre cet excès de protection d’une directrice pour ses administrées.
Marthe le reconduisit, puis, seule, fit des pas inquiets dans le bureau. Quatre heures sonnaient ; le médecin devait être à la maison, rue Saussure. Elle ne pouvait pas soulever davantage ; elle ne pouvait pas s’en aller !