Quant à Catherine, — encore un motif pour que le roman cahotât, — on avait des inquiétudes sur son compte, et l’on ne recevait plus de nouvelles depuis deux mois. Bien entendu, Chaupillard, sans avoir abandonné certains projets, prétendait manquer aussi d’informations.
Les marchands de beurre et œufs, patrons de Catherine, se plaignaient, d’une façon générale, qu’elle fût distraite et qu’elle eût la main malheureuse ; et, un jour, voilà qu’elle cassa une glace de deux cents francs.
Griffon se trouvait cher les Prestal au moment où l’affaire fut connue. Il sauta dans une voiture, comme fait un médecin appelé par un accident grave.
Il avait déjà vu Catherine, rue Saussure, en visite ; il la vit dans son travail.
Rue de Vaugirard, dans la boutique fraîche de peinture, entre les paniers d’œufs et les rayons de marbre chargés de beurres blonds, Catherine frottait à la brosse le carrelage noir et blanc, elle sauvait ses mains du piétinement des clients qui se succédaient.
De l’extérieur, Griffon, arrêté sur le trottoir, constatait le règne puissant d’une sorte de hiérarchie utilitaire. Les patrons, Normands solides, la femme en linge blanc comme une bonne de chez Duval, le mari en blouse bleue, exerçaient une supériorité sur les acheteurs. Mais une gamine de dix ans, mal peignée, demandant deux sous de lait dans sa boîte, valait plus, socialement, que Catherine. Et les marchandises et l’agencement occupaient, sur place, plus d’importance que Catherine.
Entré, Griffon se vit lui-même, dans la glace fêlée, monsieur à vêtement noir, à traits allongés, pâle. Gêné de maintien et de parole, il ne pouvait empêcher son esprit dépaysé de se courber, de céder à la force locale.
Catherine fut envoyée dans la cour ; elle n’avait pas besoin d’entendre la conversation.
Et, quand le crémier eut palpé les deux cents francs de la glace, il parla posément, les mains sur le ventre, avec la condescendance permise envers un homme de bureau qui, évidemment, n’est pas à la hauteur de la vie pratique.
— C’est pas une mauvaise fille ; pour ce qui est de travailler, elle travaille et nous ne demandons qu’à la garder. Mais, enfin, elle a quelque chose de pas naturel… Tenez, il y a le petit du marchand de vins, Émile, un enfant joli, pourtant, et bien habillé, bien portant, deux ans et demi, — je ne dirai pas qu’elle lui fait des misères, elle l’embrasse même trop fort, mais, le plus souvent, elle se sauve quand elle l’aperçoit ou qu’elle l’entend appeler. Pourtant, Émile, c’est pas nouveau ce nom-là ! Il y a des mots comme ça qui lui font laisser tomber les tasses par terre. Et puis, elle a son demi-jour de sortie tous les mois ; eh bien, une heure avant qu’elle sorte, une heure après qu’elle est revenue, vous pouvez lui parler, elle ne comprend rien : ah ! vous pouvez ! Ses yeux peureux qu’elle a, elle cherche à les fourrer sous terre, qu’on dirait ; et puis sa bouche remue, vous écoutez… rien. Vous vous fâchez : « Parlez, Catherine, saperlotte ! — Je respire, qu’elle dit. » Elle se décide à vous montrer ses yeux, vides comme de l’eau. Nous avons eu une chatte, Friquette, qui a été empoisonnée par des voisins ; avant de crever, elle a été une matinée comme ça, à dodeliner de la tête, à essayer de miauler, sans pouvoir. A preuve que ma femme dit chaque fois : « Bon ! v’là Catherine qui fait Friquette ! »