Un désir sincère de charité, d’élévation morale, perçait dans cette plaisanterie. Marthe pencha la tête pour recevoir et rendre la câlinerie ; elle ne put s’empêcher de scruter Griffon d’un rapide coup d’œil.
Comme toujours, deux pensées vivaient simultanément dans la pièce ; l’une perceptible, celle du discours échangé ; l’autre tacite, secrète, faite de ce que les personnes réunies connaissaient les unes des autres et de ce qu’elles désiraient, chacune, par tempérament.
Les Prestal « savaient tout ».
Griffon, homme d’intérieur, était une espèce de savant gai : philosophe et sociologue. Il offrait ou concédait à sa femme toutes les distractions loyales, mais il lui demandait d’être rentrée au moment des repas, d’être véridique, et de se créer des occupations plausibles.
Adèle s’obstinait à s’habiller comme pour l’encan, des demi-journées dans son cabinet de toilette, à fréquenter une certaine madame de Mireille capable des pires excentricités. Ou bien elle jouait à la femme fragile, se languissait sur une chaise longue, selon une médiocre leçon de théâtre ; mais tout vrai commerce littéraire la rebutait ; elle s’acoquinait aux feuilletons de stupidité négresse, aux productions grivoises les plus vomitives.
Cette guigne aussi était sienne de raconter des visites à des personnes décédées, ou à des expositions fermées.
Prise en défaut, elle cherchait querelle à son mari, pleurait, se barricadait derrière un grief imaginaire sans rapport aucun avec la situation présente, dans un tel illogisme sourd, buté, dans une telle mauvaise foi arrogante, que Griffon « y renonçait ». Une bonne claque, selon le mode enfantin, les aurait peut-être sauvés tous les deux. Puis, voilà : chair faible, il acceptait d’être dédommagé par des exagérations, tel un amant payeur à qui l’on prend souci d’accorder le grand jeu de temps en temps.
Au fond, il s’était peu à peu désaffectionné ; sa famille, outrée de voir un garçon de si haute valeur sombrer dans les tracas domestiques, le poussait au divorce. Jeune encore, sans enfant, il pouvait reconstituer bellement son existence, à la condition pourtant d’éviter un drame ou un scandale. Et Adèle tenait à son emploi lucratif de femme mariée ; n’ayant pas eu de dot, elle ne voulait pas déchoir à la médiocrité d’une pension alimentaire. Elle aimait beaucoup à paraître, non sans quelque noblesse d’ailleurs : jamais elle ne perdait l’occasion d’ajouter à sa coquetterie le faste des pourboires.
Pour l’instant, elle se rassit, et demanda soudain avec une mine soucieuse de critique prêt à porter un jugement définitif :