— Comment, vous étiez si contents ? Vous n’avez pas mesuré l’étendue de l’engagement.
Et les gestes de Chaupillard jetaient l’évidence aux quatre coins du salon : le roman était écrit, bravo ! mais quelle en était la valeur ? Pour être en règle avec le monde, il fallait le roman imprimé, il fallait cette chose palpable, portative comme une monnaie : le livre. Rien de fait sans l’acquit d’un éditeur.
Et je vous attendais là, mon cher ! J’y ai passé… Vous allez faire connaissance avec les requins.
Alors, Ferdinand trouva des prétextes pour garder encore son manuscrit : il devait se relire une dernière fois, il devait consulter Jeannin.
Marthe approuvait cette temporisation. Elle croyait au génie de son mari, mais redoutait l’injustice, la mauvaise chance.
Et, à mesure que l’échéance apparaissait grave, définitive, à mesure qu’ils sentaient combien le refus de la valeur offerte serait désespérant, les époux s’appliquaient, malgré eux, à récapituler intérieurement tout ce que le roman avait coûté à la famille.
La peur d’avoir dépensé en pure perte donnait à Ferdinand une terrible clairvoyance. Le roman avait été un être de plus dans la maison ; cet intrus avait accaparé la grosse part du temps, de l’affection, des ressources communes.
Pour l’intrus, Ferdinand avait dû disputer sans cesse les heures de travail, se les procurer au prix du repos, de la distraction, de l’avancement ; sa dépense avait été la contrainte et la résistance ; il avait subi sans répit le malaise intolérable du dédoublement, il avait été malheureux comme employé, malheureux comme écrivain.
Et l’apport de Marthe ! Pour qu’un employé, chef de famille, ait des loisirs, il faut que sa femme les lui crée, il faut qu’elle le dispense des soucis économiques en les assumant elle-même. D’ordinaire, on partage : le mari s’occupe de la cave, des feux, des chaussures ; ou bien — ce qui revient au même, — il fait des copies supplémentaires permettant d’acheter le travail d’une bonne et de compter moins chichement. Lorsque Ferdinand parlait d’aider à quelque besogne matérielle, Marthe — une brosse ou un chiffon à la main, — le faisait rester devant ses papiers ; elle avait toujours vu, à l’ouvroir, dans la rue, quelque part, une « femme extraordinaire »… elle, Marthe, la femme inexistante, si ordinaire… Et Ferdinand, à se remémorer, souriait longuement, accoudé devant un livre qu’il ne lisait pas.
Quant aux enfants, — c’était le plus grave, — relégués au second plan, privés de la part normale d’attention, leur éducation et leur santé avaient payé un tribut dont l’avenir entier pouvait pâtir.