Pour jouir d’un sursis, — tellement le verdict de l’éditeur était redoutable, — Ferdinand présenta son roman à la Revue des Lettres, la plus cotée des publications périodiques.
A la date fixée, selon la renommée d’exactitude de la Maison, il fut introduit, pour réponse à recevoir, auprès du directeur, une sorte de chanoine sanguin, aimable, au parler franc.
— Je n’ai pas d’expressions choquantes à vous reprocher, mais l’esprit de votre roman est trop révolutionnaire pour notre public qui compte un élément universitaire, un élément pondéré, libéral-orthodoxe…
Ferdinand ne put s’empêcher d’interrompre :
— Justement ! le public sérieux, aujourd’hui, ne s’offense que des mots, et de certaines descriptions, mais les idées n’effraient plus…
Le directeur, se frictionnant les mains, engagea Ferdinand à continuer, par sa mine grandement intéressée.
— Vos abonnés désirent « gagner », vraisemblablement ?… Eh bien, ils n’avancent à rien, s’ils vous mènent et si vous avez soin de ne pas heurter leurs habitudes de pensée… Croyez-vous qu’il soit insensé de concevoir une publication disant : « Ma mission est de renseigner le mieux possible sur les lettres contemporaines ; je ne me permets pas de faire la part du public. Est-ce qu’on trie les informations du jour, dans un journal ? Pourquoi trier les faits littéraires ? Je publie à titre d’information, ne déclinant les offres d’auteurs que pour motif d’insuffisance, ou de grossièreté. Et je donne de préférence des œuvres « excessives », et discutables ; c’est en vitupérant que le public gagnera »… Ce que ça doit être assommant pour les abonnés des revues actuelles de n’avoir toujours, entre eux, qu’à trouver « délicieux — charmant — parfait… »
Pendant ce discours, on avait fait un beau paquet ficelé, collé à la cire ; le directeur de la Revue le remit à Ferdinand avec un placide sourire : depuis dix ans qu’il refusait des manuscrits, il en avait entendu bien d’autres.