Un matin, vers onze heures, Ferdinand se rendit chez Jeannin qui habitait à l’hôtel, au quatrième étage, dans une rue étroite et gâcheuse, voisine de la Bastille. Outre les quatre meubles publics indispensables : lit, table, siège, la chambre, sans intimité, montrait des planches chargées de livres et de paperasses ; pas d’ustensiles, un seul verre ; c’était la cage froide d’un homme à part, sans vie de famille, sans entourage de choses et d’actions ménagères qui se mêlent à sa personnalité.
Dans un fauteuil indigent, près de la fenêtre, Jeannin, souffrant de rhumatismes, regardait pleuvoir.
Le sort inquiétant du roman, si chèrement édifié, parut l’amuser beaucoup :
— En somme, résuma-t-il, l’écrivain est un type des plus enviables ! Quel bonheur il accapare et il donne aux siens !… Ah ! mon vieux, vous employez bien vos meilleures années, votre âge de force et d’affectivité ! Pendant ces deux ans de roman, vous n’avez, pour ainsi dire, pas aimé votre femme, ni vos enfants, vous n’avez pas vécu avec eux. Est-ce vrai ? Vous avez été absolument stupéfié quand votre inappréciable femme vous a révélé, dernièrement, que votre petit Albert avait été considéré comme perdu, pendant plusieurs jours. Pourtant, au moment de sa maladie, vous aviez cessé d’écrire ; oui, mais vous n’aviez pas cessé d’être un écrivain, mon vieux. Et puis, combien avez-vous d’amis ? Quelles gens fréquentez-vous ? Est-ce que les saisons de l’année existent, pour vous, éternel gratte-papier ?
Ferdinand, assis, un coude sur la table, secouait la tête. Il évoquait son chez-lui ; une impression d’abandon s’exhalait de la chambre de Jeannin ; à travers la pluie, on apercevait la maison d’en face, aux fenêtres laides, sans persiennes, aux locataires absents. Il parla, envahi d’une sentimentalité frileuse :
— Si je vous disais que l’intrus, parfois, nous rendait ennemis l’un de l’autre, ma femme et moi ! Vous n’imaginez pas cet arrachement de deux cœurs inséparables. On aurait dit que le développement de l’intrus tiraillait nos nerfs soudés, comme on fait souffrir une blessure sans tuer le patient.
Soudain, la porte s’ouvrit derrière Ferdinand. Parut un gaillard en bras de chemise, tablier bleu à bavette, chaussons mous, grosse face alsacienne. Il tendit une ardoise de gargote à Jeannin, en le toisant avec malveillance.
Jeannin commanda son déjeuner ; l’homme partit sans un mot.
— Vous avez vu mon grand ennemi, dit Jeannin, ce n’est pas le garçon restaurateur, c’est celui qui fait les chambres ; la serviette dont il essuie mes assiettes, c’est sa serviette de ménage. J’ai beau protester : le torchonnage en rond de tous les récipients s’impose à lui comme au garçon coiffeur l’essuyage de la cuvette après chaque barbe. Il déteste profondément mon métier d’écrivain. Pourtant, il savoure les feuilletons du Petit Journal où foisonnent les personnages titrés, les grandes dames et les policiers… Si j’ai l’air d’aimer un plat, invariablement, « il n’en reste plus » ; alors, par ruse, je demande ce dont je ne veux pas ; mais sa haine est maligne ! parfois il me prend au mot… Hier, j’étais en palpitation créatrice ; Dieu me pardonne, je brûlais du sublime ! voilà qu’il me sert, malgré moi, du poisson pas frais ! Pris d’indigestion, j’ai failli crever comme un chien ; il n’a jamais voulu se déranger… Savez-vous qu’il m’a détruit des pages de manuscrit ? Depuis ce temps, je suis obligé d’emporter tous mes papiers sous mon gilet ; quand un ouvrage touche à sa fin, j’en trimballe la grossesse ridicule…
Jeannin se tut, le front hautain, la bouche dégoûtée ; puis, il continua moqueusement :