— On m’a fait des avanies à l’octroi, au musée du Louvre… Si encore, notre « particularisme » était sûr d’avoir raison ! Mais non, toujours une sorte de remords nous prône la sagesse d’être un simple vivant matériel, attaché à la bonne besogne utilitaire.

Ferdinand se leva et vint dans l’encoignure de la fenêtre :

— Comme votre rue paraît basse de plafond, par ce vilain temps ! Tout de même, quand le livre est imprimé, on doit goûter une jouissance d’ironie sans pareille à recenser ce qu’il a fallu de gêne et d’abaissement pour que fût construite cette chose d’éditeur, de libraires, cette chose d’art, de récréation, de luxe, ce qu’il a fallu de besognes communes, de postures piteuses, pour obtenir ce produit supérieur qui évoque la grande liberté, la splendide fantaisie, — un monsieur étendu sur un sofa, fumant aux corniches sculptées, attendant béatement, noblement, l’inspiration ; ce qu’il a fallu d’égoïsme rencogné, criminel, — les yeux et les oreilles bouchés aux douceurs intimes, à l’en dehors aimable, — pour obtenir cette chose d’apparat, d’en dehors !… Et les pages brillantes, riches, gaies, sont dues à ce que la femme de l’écrivain a toujours porté de méchants costumes ternes et s’est astreinte à n’assister à aucune fête ! Et le généreux de l’œuvre est dû à ce que les enfants de l’écrivain n’ont pas eu l’existence large, ensoleillée, nourrie, que l’on aurait pu leur assurer par une volonté pratique et positive. Et le beau de l’œuvre ! La substance, l’essence du beau, est due à la misère authentique d’une Catherine Bise ! Et si l’œuvre s’envole à quelque hauteur, c’est par ce reflet : l’éperdu vacillement d’yeux d’un petit abandonné dont l’agonie privée de chaleur maternelle cherche à se réfugier dans le néant !

Le menton dans la main, Jeannin semblait prendre les mesures de son ami.

— Comment ça vous est-il venu d’être littérateur ? demanda-t-il.

Une mélancolie douce, lointaine, pénétra le visage de Ferdinand :

— Je crois à un accident… J’ai des frères et des sœurs, il n’y a que moi dans la famille qui ne sois pas comme tout le monde… Voilà : j’avais treize ans, un soir à dîner, mon père et ma mère échangeaient des considérations sur quelque fait banal ; tout à coup, sans motif discernable pour la simple raison humaine, j’ai senti dans ma poitrine crever une tristesse immense, noire, pesante et qui a envahi tout mon être. Je me suis mis à sangloter ; ah ! mais, une désolation profonde, totale, qu’aucune parole ne pouvait apaiser. Je n’aurais pu dire pourquoi je pleurais, et pourtant le désespoir était réel, définitif, comme matériel en moi. C’était la connaissance du mal ; c’était soudainement, la confiance naïve en la vie à jamais perdue. Figurez-vous un enfant qui regarde sa mère, c’est-à-dire, toute la force et toute la bonté, et qui brusquement comprend qu’elle mourra un jour ! Quelle faculté de bonheur, quel support d’existence lui reste-t-il ?… On m’a couché, le sommeil m’a consolé ; le lendemain, je me suis à peine rappelé ma tristesse. Cependant, je n’étais plus pareil aux autres ; à mon insu, à l’insu de tous, je n’étais plus capable de joie parfaite. La rencontre d’une disposition spéciale chez moi et d’une phrase prononcée à point avait produit la déchirure irrémédiable d’une certaine enveloppe de la sensibilité qui n’est jamais déchirée chez la plupart des hommes… Et je vous le dis : un accident ! Il a tenu à rien, sans doute, que cette espèce de viol ne se produisît pas…

Un frôlement sur le palier avait fait bouger Jeannin. Le garçon d’hôtel, qui écoutait depuis un moment, pénétra sans frapper, muni d’un panier.

— Laissez-moi le plat, cria Jeannin.

Mais le garçon, intraitable, torchonna une assiette, vida le plat dedans et le remporta en grommelant :