— Vous fouillez la faiblesse professionnelle comme une poche de gilet… Certainement, l’administration fourmille de drôleries, mais qui s’effacent presque, en dehors du milieu même. Ainsi, hier, le chef a appelé tous les rédacteurs les uns après les autres. J’entre, il lance d’abord à voix basse : « la porte est bien fermée ? approchez ». Saisi d’inquiétude, je me penche. Il a la précaution de me préparer, par un regard tragique, pour m’empêcher de tomber foudroyé, puis il exhale d’un accent terrifié : « Le nouveau fait des fautes ! » Traduisez : « Le nouvel expéditionnaire fait des fautes d’orthographe », mais je vous défie de rendre le colossal de cette confidence.
Une poignée de main. Ferdinand s’esquiva. Au bout de quelques secondes, il entr’ouvrit la porte, passa la tête et souffla avec une extravagante épouvante :
— Le nouveau fait des fautes !
A quelques jours de là, Ferdinand ayant attendu l’encouragement d’un beau temps lumineux partit un matin chez l’éditeur.
La serviette de cuir gonflée sous le bras, il éprouvait une émotion d’abandon à s’éloigner de la rue Saussure, de son quartier des Batignolles. Il allait, d’une impulsion automatique, séparé par un abîme de chaque instant écoulé, tel un homme qui va à sa destinée.
Au coin du pont de la Concorde, il s’arrêta ; sa femme lui avait donné une commission indispensable, à faire dans ces parages. Il chercha vainement ; toute mémoire était abolie dans sa tête.
Il s’accouda au parapet, à regarder un pêcheur à la ligne, dans un bateau. Il pensa : Que ce gros homme est heureux, là, tout seul, avec la rivière coulant sous ses yeux et offrant le mystère indispensable à la vie ! Vraiment, le plaisir matériel est le seul possible. Comme on voit bien que ce pêcheur est maître et indépendant ! Tout l’univers tient dans son bateau ; assis sur sa banquette, il tend un dos impénétrable aux cris, aux chocs de là-haut. Il possède, — bien placés sous sa main, — une trousse d’ustensiles précieux, des boîtes, sa pipe, son tabac, et une bouteille au frais dans la boutique à poissons… Est-ce bête de poursuivre un bonheur de vanité intellectuelle, pour aboutir à des tortures d’amour-propre ! Est-ce bête de se rendre pareil à un écorché que le moindre signe menace et blesse !… Ah ! la vie active, la vie manuelle ! la campagne, les arbres, les chemins déserts ! Ah ! cacher sa personnalité sensible loin des duretés de la foule !… Le roman était fini, le bonheur aurait dû être atteint ; ah ! bien oui ! Le roman fini, résultat : la démarche présente qui lui causait des transes au point que tout à l’heure, en marchant, il se remontait avec ce raisonnement : « Si j’échoue, après tout, personne ne le saura ». Voilà le délicieux espoir dont il se contentait en définitive : personne ne saurait sa déconvenue.
Il continua son chemin par le boulevard Saint-Germain, lisant avec application les mots peints sur les boutiques. Devant le bureau de poste, une idée ! S’il pouvait se faire accompagner chez l’éditeur ; le bavardage coupe l’émotion. Il entra dire bonjour à son ancien collègue, l’auteur dramatique, victime de la protection de Chaupillard.
En effet, c’était l’heure de sortie du déjeuner. Alors, tandis qu’il avait des battements de cœur, il expliqua avec désinvolture :