— Je vais déposer un manuscrit ; on ne peut que m’accueillir cérémonieusement et m’inviter à repasser dans quelques semaines ; c’est la chose du monde la plus banale.
Puis, pour compléter le « battage », il ajouta en traînant les pieds béatement sur l’asphalte :
— Mais, parlez-moi donc de l’avancement, dans les Postes. On a beau appartenir à une autre boîte, l’avancement, c’est encore le seul sujet intéressant.
XIV
Depuis deux mois, le roman était déposé.
Pendant quelque temps, on avait eu la bravoure de supporter les chances d’acceptation ; puis, Ferdinand avait fini par juger son œuvre absolument inacceptable ; elle devenait vague, nuageuse, avec seulement une impression de violence et d’immoralité. Après une effervescence mentale où il avait recensé cent fois les meilleures pages du roman, — comme un joueur manipule ses atouts, — il les avait perdus un à un, ces beaux passages, il n’en retrouvait plus trace.
Et, d’un commun accord, on se taisait sur la réponse attendue. Marthe possédait la vertu de ce silence qui respecte, et rend hommage.
Ferdinand occupait ses loisirs du matin et du soir à lire.
La vie régulière, placide et neutre d’une famille d’employés. La sérénité s’exagérait même : Ferdinand chantait, sifflait. Il y avait une telle affectation « de ne compter sur rien, de n’attendre rien », de bavarder en bonnes gens au cerveau routinier, que les enfants, — avec leur instinct aussi subtil que celui des animaux chasseurs, — avaient des lubies de regarder les murs, le cuivre luisant de la suspension et du poêle dans la salle à manger, les gravures encadrées, dans le salon, Balzac, Dickens, Tolstoï, comme s’ils enquêtaient : qu’est-ce qu’il y a donc de changé ici ? qu’est-ce qu’il manque donc ?
Et ils scrutaient aussi leur père, comme si sa coupe de cheveux ou de moustache était modifiée.