La fourchette à servir fut posée d’un choc brusque : s’agissait-il d’une comparaison désobligeante ?

Marthe s’empressa de bifurquer :

— Catherine Bise aura très peu de liberté chez ses patrons, mais elle a promis de m’écrire ; j’attends sa correspondance avec une sorte d’appréhension…

— Je vous conseille de prendre un air malheureux, s’écria madame Griffon, votre mari va devenir célèbre. Ce que je me goberais moi, d’être la légitime d’un grand écrivain !

Elle s’exprimait un peu vulgairement, autant par disposition spontanée que par insuffisance de culture. Il lui aurait plu de parler faubourien comme Ferdinand, mais elle ne savait donner que l’accent « à traîne » ; le vocabulaire lui manquait. Elle n’appartenait ni au peuple, ni à la vraie bourgeoisie : son père était un petit employé obligé d’habiter « un vilain quartier », mais elle avait été élevée dans un pensionnat de demoiselles, à Saint-Mandé.

Actuellement, il apparaissait surtout que le projet de Ferdinand frappait à l’extrême son imagination ; une certaine tension du front révélait même que « le roman fait » pourrait être un de ces gros lots qui causent du refroidissement entre chères amies.

Ferdinand avait voulu fatiguer la salade qui n’était jamais mélangée à son goût. Griffon, un coude sur la table, concentrait sur lui un singulier sourire nerveux :

— Mon vieux, la valeur de ton œuvre dépendra de la force avec laquelle tu aimeras Catherine et son enfant.

Ferdinand offrit le saladier ; son regard émincé fila le long de son bras et, par-dessus la verdure, fureta le minois blond de madame Griffon :

— Je n’ai pas vu Catherine, eh bien, je la sens, je l’ai dans la peau, appuya-t-il.