Une fine main gantée saisit Tiers-partage. Un jouvenceau hésita longtemps entre l’Amour épileptique et un autre roman dont le titre se faufilait entre des esquisses grivoises. Deux exemplaires de la Vie en habit noir furent vendus coup sur coup. Un monsieur, genre clergyman, prit une Revue, la posa sur un livre orné d’une frimousse de servante et intitulé les Péchés du patron, feuilleta d’autres publications à droite et à gauche, puis ramassa et paya la Revue et le livre dissimulé dessous.

Ferdinand rapetissait des yeux narquois :

« La littérature licencieuse et la littérature mondaine accaparent les faveurs du public. »

Mais son observation se porta vers la foule qui s’écoulait en deux courants inépuisables bordés par les kiosques et les arbres et par les terrasses lumineuses. On reconnaissait des gens de sport, d’argent, des gens d’animalité, d’élégance, des gens d’apéritif, de courses, de café-concert. Ferdinand fut frappé de l’infime proportion de passants attirés par la boutique de Dufloury :

« Dire qu’il y a là une majorité à qui l’idée d’acheter un livre est aussi étrangère que celle d’acheter le mont Blanc ! La plupart même de ces boulevardiers ne savent pas qu’il y a un libraire à côté du café des Italiens, ils ne voient qu’un certain nombre d’établissements et pas d’autres. Et dire que l’acheteur des livres les plus bêtes accuse déjà une supériorité sur le non-liseur ! »

Dans la boutique, la discussion s’animait derrière Ferdinand ; il percevait la voix coupante du retraité, la voix souriante et posée de Griffon.

La réflexion de Ferdinand dévia :

« Dire que les gens à opinions politiques les plus grotesques représentent déjà une élite par rapport aux imbéciles étanches, aux débauchés, aux hommes de proie fermés à toute conception générale. »

Il pivota :

— Dis donc, Griffon, si nous continuions notre promenade ?