Ferdinand, électrisé de voir un acheteur-admirateur, devint immédiatement cordial et empressé :
— Excusez-moi si je ne vous l’ai pas envoyé, l’éditeur ne m’a donné qu’un très petit nombre d’exemplaires…
— Vous plaisantez, répliqua Margelin ; les livres sont faits pour être vendus, et si j’étais plus riche… Ah ! la sonnerie ! Je remonte avec Gaston, c’est ton tour, Gaston… Au revoir, et mes compliments à ma cousine Marthe.
— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Griffon après quelques pas.
— Garçon livreur, cent sous par jour.
XV
En dehors des courtes annonces proprement dites, et en dehors de quelques lignes insignifiantes publiées par les revues littéraires en guise d’accusé de réception, un seul article marquant fut écrit sur le livre de Ferdinand.
Le maître critique, signataire de cet article, professait hautement que l’œuvre doit être jugée avec l’homme et avec son milieu.
A certaines maladresses, à certains défauts d’aise et de couleur, il sut deviner la condition moyenne de Ferdinand Prestal et il la dénonça intègrement. Il fit voir le style « pas riche », comme l’auteur, sans doute ; l’aménagement du roman, trop modeste, comme l’habitacle de l’auteur ; les événements un peu trop bornés, à cause du cercle restreint où se mouvait l’auteur et il paria que l’historien des malheurs d’une bonne n’avait jamais eu de domestique. Alors, la griffe du maître, derrière Prestal, alla trouver sa femme : il y eut des phrases, qui, d’un crochet heureux, surent saisir les trop simples atours de la petite bourgeoise, il y eut des miroitements qui dévoilèrent les rites vulgaires de l’office familial. Après cette mise en valeur, le maître dégagea en gros relief le souci « de générosité humaine » attaché à chaque page du roman et, par une péroraison savoureuse, il loua gaiement le brave Prestal de s’être tant dépensé pour secourir et « embrasser » le monde.
Ferdinand et sa femme rougirent devant les trouvailles de mots, et ils furent forcés de descendre tout à fait de leur rêve littéraire et de voir la réalité autour d’eux.