A l’administration, Ferdinand avait baissé au dernier degré dans l’estime de ses chefs, car, maintenant, une preuve existait « qu’il s’occupait en dehors du bureau ». Son tort était flagrant, définitif ; on n’avait pas lu son roman, on n’en voulait rien connaître ; quelle que fût l’œuvre, un fait restait acquis : « M. Prestal ne pouvait pas être un employé sérieux dans ces conditions-là. »
D’autres ennuis se présentèrent. Peu de temps après la visite chez Dufloury, un après-midi, dans le couloir du bureau, Ferdinand dit à Griffon plaisamment, sans intention précise :
— Vois-tu, mon vieux, il faut vivre des romans, mais ne pas en écrire.
Griffon eut un sursaut, et il sourit singulièrement :
— Ah bah ! tu as raison… Par exemple, moi, avec mon malheureux ménage…
— Il ne s’agit pas de ça, protesta vivement Ferdinand. Je pensais à toi, mais à un autre point de vue : les divers éclairages de ta figure affinée prouvent que tu dois fomenter intérieurement d’intenses chapitres de roman.
— Je maintiens ! Tu as raison : il faut vivre son roman, c’est-à-dire le poursuivre et le conclure en action, reprit Griffon changé, le front durci. Mon vieux, tu viens de me décider… la preuve, c’est qu’aujourd’hui même je demande un congé illimité ; je ne sais pas… je pars en voyage. On me verra de temps en temps… c’est-à-dire que si je ne viens pas chez toi, eh bien, en toute amitié, je te demanderai de ne pas t’occuper de moi, de ne pas t’informer de ce que je deviens…
Et, malgré les remontrances affectueuses de Ferdinand, Griffon s’était effectivement mis en congé le jour même.
Il ne manquait plus que cela pour désemparer les Prestal : le meilleur ami disparu, sans explication !
Par ailleurs, le travail littéraire de Ferdinand ne marchait pas à souhait. « Mon nouvel ouvrage s’emmanche difficilement », disait-il. Une sorte d’adversité générale semblait l’influencer ; grand liseur de gazettes, il constatait qu’une persécution triomphante se levait, dans la plupart des pays, contre le progrès. Alors, inquiet, mécontent, il ruminait des articles amers, — faits dans sa tête sans les écrire, — sur les événements quotidiens de la vie publique. Sa force de personnalité se dispersait, fonctionnait à vide. Chaupillard enchanté donnait à fond dans les vitupérations politiques ; il venait chaque après-midi remplacer Griffon pour la causerie, sur le coffre du couloir.