Tout allait mal. Les crémiers de Vaugirard, las de répéter « que l’on n’a pas le droit de faire des grimaces quand on est chez le monde », avaient renvoyé Catherine Bise, peu après la Toussaint. Ils regrettaient, mais ils avaient épuisé toutes les admonestations : « Ça coûte si peu d’avoir la mine enjouée, — et il ne suffit pas qu’une servante fournisse le travail voulu pour l’argent, il faut encore quelque pétulance par-dessus le marché, — comme le crémier lui-même ajoute des paroles gracieuses au beurre et au lait qu’il vend. »

Catherine avait changé de patrons deux fois en quinze jours. Plus de lettres, plus de visites rue Saussure, et voilà que l’on avait perdu sa trace ! Ferdinand et sa femme n’osaient plus parler d’elle, — d’abord ils étaient navrés de la réalité cruelle ironiquement substituée à leur beau projet — puis on sentait approcher cette fin de drame : Catherine, déjà si déchue aux yeux du monde, allait déchoir encore !

Chaupillard, quant à lui, n’en doutait pas :

— Parbleu ! l’histoire d’une bonne aboutit toujours au chapitre du crime.

Marthe abandonna toute hostilité : ce fut elle-même qui pria Chaupillard de vouloir bien essayer une de ces enquêtes où il excellait. Mais ce fut Chaupillard qui resta gêné par l’accent vrai et touchant de réconciliation.

Incapable de préciser ses sentiments à l’égard de Marthe, ensorcelé pourtant, il se mit en campagne avec un zèle de preux chevalier. Il ne tarda pas à faire hommage d’un précieux butin :

— Rien d’étonnant à ce que Catherine eût disparu ; elle avait volé ! Cette Catherine aux yeux timides ! Oui, le mois de nourrice n’étant pas payé entièrement, cette Catherine, sans ressources, était allée rôder et elle avait volé son enfant ! Elle l’avait pris, elle s’était sauvée avec !… Parbleu, le coup des vacances l’avait corrompue !

Ensuite les renseignements s’obscurcissaient. On savait pourtant qu’elle avait travaillé plusieurs nuits dans une imprimerie de journaux.

Et les Prestal s’étaient figuré que le roman publié allait éclairer et réjouir leur vie ! C’était gai autour d’eux ! Par une singularité inexplicable ils n’apprenaient que des événements accablants qui semblaient toucher par quelque rapport à l’œuvre de Ferdinand, et en souligner l’insuccès. Dans leur maison même…

Les voisins du troisième étage recevaient en pension de jeunes étrangers fournis par une « Institution » ; ils se procuraient, pour le service, des orphelines de campagne lointaine ; ils tenaient absolument aux orphelines. Périodiquement, tous les trois mois environ, on entendait dans l’escalier des pleurs, des gros pas lourds, des heurts sourds, une malle ou une tête cognée aux murs…