Il n’avait plus l’intention formelle d’accabler les Prestal, au contraire, depuis la disparition de Griffon, la place vacante « d’ami bienveillant » tentait sa vanité et il inclinait à faire sienne la cause de Ferdinand, écrivain méconnu, de façon à venger à la fois ses propres mécomptes et ceux d’un confrère.

Maintenant, sa verve très curieuse parodiait le style de Ferdinand, par amertume et par solidarité. Il démolissait et soutenait le « roman » tout ensemble ; il en portait fidèlement un exemplaire dans son pardessus, et il tapait sur sa poche à chaque instant, pour fortifier ses imprécations.

Ce jour-là, debout au milieu du salon, les bras croisés, il modula un rire acerbe et compatissant :

— Pas possible ! les Prestal avaient vu en imagination « l’aurore du mieux » derrière le roman ! Il aurait fallu d’abord que le livre de Ferdinand agît sur la saison : l’hiver atrocement rigoureux charriait les crimes et les suicides. La tristesse du ciel ajoutait encore à la tristesse causée par l’immoralité croissante : des familles d’ouvriers, jusqu’alors honorables, n’avaient pas payé leur terme ! Les tribunaux ne suffisaient plus à condamner assez vite. Ah ! le machinisme avait encore bien des progrès à faire de ce côté-là !… Mais, bonté divine ! qui donc aurait acheté des livres ? On achetait des revolvers et des chaînes de sûreté.

Il se mit à fouler le tapis, adressant des mouvements de tête à Marthe, à Ferdinand, à la bibliothèque, au poêle, aux enfants, à la table, comme fait un bateleur au cercle des badauds.

— J’ai été obligé de rassurer mes bons parents : le froid nettoie les rues ; le nombre des vagabonds nocturnes diminue étonnamment. Seulement voilà : le froid ne fait pas de distinction ; parmi les sergents de ville, les grands, blonds, minces gèlent sur pied comme des géraniums ; le matin, les balayeurs en ramassent autant qu’ils veulent dans les encognures des portes cochères…

Les Prestal protestaient en vain :

— Nous ne comptions pas que le roman allait changer la face du monde ; nous avions surtout de chères espérances pour Catherine.

Chaupillard n’en démordait pas :

— Justement ! Catherine sauvée, réhabilitée, rétablie dans le bonheur, et, par elle, — implicitement — par cet exemple contenant l’infini en puissance, toutes les Catherine Bise, toutes les filles-mères, toutes les femelles esclaves relevées, rétablies dans un droit proclamé, dans une possibilité prouvée !… On le voyait bien, vous ne connaissiez pas de limites.