— Parfaitement ! Je me marierai dès que les délais du divorce le permettront.
Il lorgnait Ferdinand et Marthe avec défi, ou bien avec une joie moqueuse, donnant à entendre qu’ils seraient rudement étonnés, à ce moment-là. Puis il reprenait son ironie, marchant d’un angle à l’autre, comme pour en combler le salon :
— Et les journaux le constatent : devant les registres sans lacunes, devant les monceaux d’imprimés remplis et classés, devant les totaux savamment établis, manifestement exacts, la nation réconfortée pense que la statistique aura toujours le dessus ! Devant tout ce travail, en présence de cette fièvre « d’être à jour », de ce défi à la mort, un mot part du cœur à l’adresse des plumitifs défenseurs de l’intérêt général : « les braves gens ! »… Jamais un roman ne donnera ce frisson attendri !… Et puisque, malgré l’héroïsme de l’administration, le froid et ses désastres persistent, le gouvernement lui-même intervient : il répand des croix, des gratifications dans les bureaux, et il faudra bien que le mois de mai fasse le reste !
Chaque jour, Chaupillard apportait la même disposition d’esprit. Ferdinand et Marthe gardaient cette impression que ce n’était plus un méchant homme : il souffrait de froid, de famine, et il souffrait aussi d’être un raté de l’art et un raté de l’affection.
Symptôme irrécusable : Albert et Georges ne le fuyaient plus ; lorsque certains éclats de voix parvenaient à leur chambre, ils disaient :
— Allons voir carapater monsieur Chaupillard.
Ils se postaient à l’entrée du salon ; ils s’amusaient de voir Chaupillard taper sur sa poche :
— Le seul moyen de rendre service au peuple avec les livres, c’est de les brûler comme chauffage !
Ils s’effaçaient et pouffaient à leur aise dans la salle à manger. Chaupillard « carapatait » en effet ; il vociférait contre le Dickens, contre le Balzac, il montrait le poing devant Ferdinand. Il parlait de côté à Marthe, comme si deux impressions, l’une aimable, l’autre rancunière, lançaient et retiraient son regard.