Marthe chercha machinalement à rajuster le boutonnage de son peignoir :

— Le résultat commercial ? pas brillant. Mais le mérite d’un livre est indépendant de la vente. Mon seul ennui, c’est que mon mari ne croit plus en son œuvre.

— Et vous ?

Une expression fervente, intrépide :

— Moi, j’y crois.

Une sorte de duel commença.

Madame Griffon eut un froncement de sourcil ; elle se renfonça tout d’un côté de son fauteuil, s’accouda et parla d’abondance, mais lentement, onctueusement, comme une personne maîtresse de soi-même distille ses griefs avec un laisser-aller du corps et de la voix. Dès les premiers mots, Marthe pensa à Chaupillard.

— Écoutez, je n’aime pas les dernières pages du roman ; cette pauvresse à qui tant de malheurs sont échus, ça indispose qu’une catastrophe pire la terrasse sans espoir. Il ne suffit pas de raconter du vrai, il faut le rendre acceptable. Dans un roman bien fait, il y a une conclusion nécessaire : celle qui donne au lecteur la sensation d’obtenir précisément ce qu’il désirait.

Marthe penchée, les mains appuyées aux genoux, écoutait, bayant d’attention. Elle s’expliquait ce dénigrement dans une certaine mesure ; ne s’agissait-il pas de leur jalousie inavouée ? Elle voulut répliquer, mais son amie ne le lui permit pas.

— Oui, je sais… quoique dans la seconde partie du roman la documentation ne soit plus empruntée à Catherine Bise, je sais que vous pouvez me citer la date, le pays où le drame final s’est accompli ; mais je dis que c’est trop voulu, trop choisi exprès… Une supposition : vous n’êtes pas au courant, je vous raconte l’épilogue du roman, comme une histoire d’hier, vous allez voir, si je ne ressemble pas à madame Colin, dont nous nous moquions, parce qu’elle ne rapportait jamais que des aventures uniques en leur genre.