Marthe pensa : « Décidément, Adèle n’a pas trouvé cette critique-là toute seule. »

La visiteuse se redressa un peu et fit des mines d’aimable conteuse, avec des intonations composées :

— Figurez-vous, chère madame, que cette fille-mère a été empêchée pendant plusieurs années d’aller dans le pays où son enfant était en nourrice. Enfin elle s’y rend. Une localité où l’on fait l’élevage pauvre, spécialité d’enfants de bonnes. Le sien a été confié à une ivrognesse qui en gardait déjà plusieurs autres. Mon fils ?… L’ivrognesse vieille, abrutie, lui montre deux gamins de même âge, de même taille, l’un boiteux d’une chute accidentelle, l’autre à peu près idiot. « Voilà ! votre garçon est un des deux, mais, depuis le temps, je ne sais pas lequel vous appartient ; personne n’est jamais venu, pas plus pour l’un que pour l’autre ; celui qui est estropié je l’appelle Bibi, celui qui ne boite pas, je l’appelle Coco. » Impossible de tirer davantage de renseignements, la mère ne peut obtenir aucune certitude : lequel est son enfant ? L’un et l’autre restent aussi indifférents à la regarder, et pensez, ma chère, il faut en emmener un !

Marthe qui s’agitait sur son siège, guettant un silence, projeta du même coup sa voix, son buste, ses mains :

— Eh bien, vous ne trouvez pas le drame terriblement grand ?

Le duel se précisait : laquelle des deux amies imposerait ses vues sur le roman ?

L’élan de Marthe fit reculer madame Griffon dans son fauteuil ; les paupières paresseuses, elle refusait de croiser son regard neutre avec le regard avaleur de son amie.

— Non, dit-elle, ça passe la mesure. C’était déjà trop injuste, — afin de créer une absence de plusieurs années, — d’avoir fait jeter la malheureuse en prison, pour un emprunt de livres qualifié de vol… On ne relate pas des calamités pareilles, c’est de la diffamation sociale !

« Il n’y a plus de doute, pensa Marthe, Chaupillard a prononcé cette phrase mot pour mot, ici-même. »

— Et alors, continua madame Griffon, quand la mère se révolte, après le premier moment de stupeur, et veut reconnaître son enfant, on a envie de crier : grâce !