Elle insista longuement sur le caractère intolérable du morceau.
Mais Marthe, pendant ce temps-là, remuait les lèvres, se récitait le passage ; elle répondit soudain, comme à une louangeuse approbation :
— C’est beau, hein ? Vous n’avez pas pu lire ces pages sans frémir ? Vous n’avez pas pu rester assise devant le livre jusqu’au bout du drame : cette femme veut embrasser son enfant et il est là. Elle a été en prison pour lui. « Ah ! ah ! messieurs de la Justice, vous avez fait restituer les livres d’école emportés dans la chambre, au sixième, vous ne pouvez pas arracher ce que la mère a appris pour son enfant ! A lui le profit maintenant ! Son tour de bonheur est arrivé !… » Elle se sent plus forte que toutes les forces humaines : son enfant serait enfermé n’importe où, elle irait le prendre… si haut, si profond qu’on le détienne ! derrière n’importe quelle rangée de murailles, de barreaux, de foule, de soldats, elle pénétrerait !…
Marthe se penchait, s’exaltait, transfigurée, consciente de prendre le dessus dans le duel :
— Mais regardez donc ses yeux qui traversent comme l’éclair !… Mais la nature inanimée s’émeut quand elle avance ses mains magnétiques !… L’enfant est là, elle n’a qu’à tendre les lèvres… Alors, on la voit désarmée, imbécile devant le néant ; elle pressent qu’il y a un je ne sais quoi devant lequel cesse la toute-puissance : c’est le manque d’obstacle. On la voit qui piétine ; la sueur de la peur mouille ses cheveux ; on entend les raclements de la gorge qui renfoncent les bonds du cœur ; on la voit serrer avec folie l’étoffe de sa robe pour retenir sa force immense qui s’en va… Eh bien, alors, ma chère amie, avec cet appoint magnifique, la fin du roman ne doit pas être si mauvaise ?
Marthe souriait, victorieuse, à l’évidence, à son amie, au portrait de Dickens encadré au-dessus d’elle.
Mais la chère amie, le front baissé, se mit à parler aparté ; elle en voulait aux fleurs du tapis placé sous ses pieds :
— C’est dommage qu’on n’ait pas osé nous la montrer en prison ! Il fallait la faire danser pendant trois ans derrière une grille, en criant : « Mon enfant ! mon enfant !… » Est-ce possible ? Elle serait morte : vous soupirez déjà quand vos enfants partent huit jours à la campagne sans vous… Si l’on savait véritable une pareille abomination, les femmes comme nous ne pourraient pas manger, ne pourraient pas rester… Eh bien, on n’a pas le droit de bouleverser les gens avec des histoires impossibles ! On n’a pas le droit !
Une inquiétude effaçait le sourire de Marthe : madame Griffon était-elle toquée ! Le romancier n’avait pas le droit de choisir ses épisodes ? Est-ce que les gens étaient contraints par les péripéties d’un roman ?
Et voilà que madame Griffon s’éveilla, comme si elle venait de percevoir les paroles de Marthe prononcées depuis quelques instants :