Elle montrait des dents petites et pointues, et jusqu’à la fin de l’entretien une crânerie dramatique contracta son visage blond-rose, comme si sa beauté peuple, retrouvée, remplaçait la distinction bourgeoise disparue.
Ce divorce achevait d’effarer Marthe : il n’y avait donc à envisager que des désillusions et des ruptures ? Les traits tirés, elle essayait des phrases qui ne venaient pas, elle tendait à droite et à gauche son front réfléchi de brune, incapable surtout de se défaire de cet écrasement : « Le roman était stérile, sans portée ! »
L’ex-madame Griffon interpréta cette stupeur douloureuse comme un signe de réprobation ; aussitôt elle sentit le moment venu de liquider la vieille jalousie. Après un silence de défi, elle lâcha sa rancune :
— Ah ! ah ! j’ai consenti au divorce ! Moi au moins j’ai dicté une fin de roman agissante et qui commande des suites considérables… je suis une autre romancière que vous autres…
La pitié, l’ironie supérieure sifflaient en un sarcasme étrange :
— Votre collaboration d’épouse n’a produit qu’une emphase littéraire, moi j’ai atteint la grandeur des faits !
Marthe, anéantie, n’avait rien à répondre. Elle entrevit cependant le cas si fréquent d’une personne qui a copié des attitudes, des résolutions et qui, ensuite, injurie l’inspirateur et nie son influence. Mais aucune pensée ne subsistait avec netteté ; la couleur du jour était changée ; le Dickens au mur semblait osciller, à moitié effacé.
La divorcée prenait cette gêne maladive pour la réserve affectée par les honnêtes femmes à l’égard de certaines irrégulières. Elle s’exaspérait :
— Le sublime de l’artiste est fait de ses passions réprouvables…
Une lueur passa dans l’esprit de Marthe : c’était Adèle, cette divorcée, que devait épouser Chaupillard ! Mais cette conjecture échappa aussi ; le réquisitoire de la visiteuse importait seul, il envahissait avec une force impitoyable, et la foi vitale de Marthe se débattait affreusement.