Adèle continuait, pensant rabaisser l’insolence :
— La règle est l’ennemie du génie ! Comment monsieur Ferdinand Prestal pourrait-il être un grand écrivain, avec une femme si méritante, pourvue de toutes les sagesses bourgeoises ?
Marthe se leva, serrant le bras de son fauteuil ; un désespoir irrémédiable descendait en pâleur sur ses joues décomposées.
La visiteuse se leva aussi, éclatant de rire :
— Vous ne voudriez pas, prosaïque épouse, que d’un si digne accouplement une œuvre héroïque fût née ?
Elle demeura un instant les yeux plissés, la bouche vermeille épanouie. Marthe la regardait avec épouvante, telle une victime qui ne sent plus les coups, mais bat des paupières au geste qui s’acharne.
Devant cet accablement inoffensif, Adèle, versatile, éprouva une velléité de tendre la main, de dire une parole d’adieu radoucie, un « sans rancune » quelconque. Mais, par amour-propre et faute de présence d’esprit, et parce que c’était le plus facile, elle s’arracha d’un coup d’épaule, traversa vivement la salle à manger, gagna la porte et se sauva.
Au claquement de la fermeture, Marthe s’avança machinalement comme pour reconduire, puis elle revint dans le salon.
Une sorte de réalité terrible opprimait ses facultés : « le roman de son mari passait pour être sans vertu généreuse ! »
Navrée, elle sentait la maison froide, grise, sépulcrale. Les meubles qu’elle aimait ce matin encore, la bibliothèque, la table de bureau, les livres, les choses de spiritualité qui, d’ordinaire, lui étaient chères et propices comme des preuves que l’on faisait partie de l’élite pensante, tout cet apparat de monde cultivé maintenant lui était pénible, la repoussait, la blessait.