Bien entendu, l’impression que Ferdinand pût n’avoir qu’un talent médiocre était rejetée déjà, la Foi n’avait même jamais abdiqué. C’était de sa propre infériorité qu’elle avait conscience ; si l’œuvre manquait de portée, c’était par sa faute à elle, Marthe.

L’ex-madame Griffon avait hâté cette haute réaction affectueuse, en accusant principalement « la prosaïque épouse ». Oui, oui, ce terme de mépris avait cinglé justement ; la visiteuse avait proféré l’impitoyable vérité : le tort de l’épouse.

Parbleu ! le génie de Ferdinand avait infusé au roman les plus nobles qualités, une seule manquait qui dépendait de l’entourage : la force de propagande généreuse, qu’elle-même, Marthe, avait amoindrie par ses préoccupations mesquines de ménagère !

Elle quitta le salon comme si les gravures suspendues, le Balzac, le Dickens, le Tolstoï, eussent bafoué sa coupable nullité.

La salle à manger n’était pas plus réconfortante, avec le cuivre luisant de la suspension et du poêle de faïence. Comme Ferdinand avait raison de combattre ce sot orgueil, en vertu duquel la maison était bouleversée à chaque réception d’amis !

A propos de réception, des visions désolantes passaient : Pauvre Griffon !… pauvre Catherine !… Tout se tenait : l’on rayonne les uns sur les autres ; quand on est des gens sans ampleur, sans réussite, on n’a autour de soi que des gens pareils, sans joie, sans consolation… Et là encore, il y a un tort…

Appuyée à la table, elle recevait comme un souffle malade venu des géraniums aux pousses décolorées ; un désespoir sans fond entraînait tout ce qui la rattachait à la vie. Tous ses prétendus défauts et ses apparences de torts grandissaient, emplissaient la maison.

— « Je fatiguais Ferdinand de mon bavardage oiseux. Je lui imposais des inquiétudes humiliantes, je le forçais à tirer son génie terre à terre. Quelles inspirations sublimes ne lui ai-je pas fait perdre en le dérangeant avec mes torchons ! Quelles hautes pensées n’ai-je pas tuées ! »

Elle se souvenait avec une prodigieuse précision des faits les plus insignifiants, des circonstances les plus éloignées où elle avait gêné son mari. Ce dimanche matin où elle l’avait obligé à quitter sa table de travail et où, de dépit, il était allé rincer des bouteilles à la cave !… Atteins donc le ciel, malheureux, dans des conditions pareilles !… Voilà : Ferdinand n’avait pas eu la femme qu’il lui fallait, la femme qu’il aurait méritée !

Les larmes ruisselaient aux joues de Marthe ; tout son être accablé demandait pardon.