Trois « têtes » grandeur nature, encadrées, caractérisaient le salon : Balzac et Tolstoï accrochés au mur de chaque côté de la bibliothèque et Dickens, près d’une fenêtre, face à la cheminée. Ferdinand avait acheté ces portraits dans l’exaltation d’avoir touché les fameux cinquante francs de sa nouvelle. L’occasion avait déterminé son choix ; il aurait aussi bien pris Zola, Dostoievsky et Ibsen. Il en plaisantait :

— On voit tout de suite chez qui l’on entre ; et, si l’on veut apprécier mes œuvres, on sait à qui me comparer.

Il n’avait jamais fouillé le détail de ces gravures.

Ce soir-là, quand il eut donné à son papier le format indispensable, comme il tournait encore pour chercher de l’encre fraîche, il s’aperçut, au bout d’un an, que le menton de Dickens était balafré comme par un projectile.

« C’est normal de ne pas examiner à fond les objets d’art que l’on possède chez soi, réfléchit-il narquoisement, on a le temps de les étudier, on a toute sa vie pour ça ; l’important c’est de les avoir achetés et mis en place. »

Plusieurs secondes, il resta en contemplation ; et son front, par une accumulation de fluide, se gonflait, se déformait : indice de l’appétit littéraire unique, exclusif.

Quand il se décida à passer dans la chambre à coucher, Marthe était déjà au lit ; les sorties du soir la fatiguaient beaucoup après son service de l’ouvroir. Malgré un pesant besoin de sommeil, elle attendait son mari, les yeux patients vers la porte.

Elle le saisit, d’un regard direct de femme, abrité sous les cils.

Alors, sur le ton acquitté d’une personne qui sait ce qu’elle voulait savoir, elle dit :

— Eh bien, tu en fais un front !