Marthe était retournée préparer son dîner. Le visiteur faisait des pas devant Ferdinand assis, il allait jusqu’à la cheminée prononcer une phrase devant la glace, il revenait, les pouces dans les poches de son gilet, le menton menaçant. Il vociférait à plein gosier, mais sans vibration :

— Parbleu ! continua-t-il, une porte se rencontre, il n’y a qu’à pousser, l’on entend du bruit : « Eh ! là bas, moi aussi, j’arrive, j’en suis », et l’on entre dans l’enfer ! Mais, malheureux, d’abord, il y a une chose à laquelle vous ne songez pas : la vie va être suspendue à cette question : le roman se fera-t-il ? Jusqu’alors, vous avez pu facilement répondre de votre prétention aux yeux du monde : « j’écris des nouvelles », deux ou trois suffisent : l’on est bien le monsieur affiché. Mais là, dire : « je fais un roman », quelle imprudence ! Fournir un moyen grave d’estimation, se mettre en demeure soi-même !

Ferdinand, les jambes croisées, appuyé au dossier renversé, souriait, esquissait des gestes, sachant inutile de placer une parole ; il comparait Chaupillard à un invité qui courrait çà et là casser les fleurs du jardin.

Celui-ci, en effet, trouvait des morceaux de vérité décourageante :

— Alors, nuit et jour, dans la maison, dans la rue, une obligation inquiétante va dominer votre existence à tous. Le temps, les choses et les gens seront là, désormais, créanciers : vous préparez un roman ! Bien, nous attendons. Votre mari, votre père a entrepris un roman ? Bien, nous verrons. Une dette vous poursuivra… et quand vous aurez payé, on se fichera de vous.

Marthe vint sourire à la porte du salon :

— Vous êtes donc toujours mécontent, monsieur Chaupillard ?

Il s’aperçut qu’elle commençait à mettre le couvert.

— Diable ! je vous empêche de dîner. Je me sauve. Alors, mon cher, vous avez un sujet ?

— Dame ! sans doute… une fille-mère…