— Oui, on se figure toujours qu’on a un sujet magnifique, et puis, au bout de dix pages, on sèche.

Ferdinand se pencha, les paumes sur les genoux :

— Mais je n’invente pas, moi ! Alors je suis sûr de ne pas sécher, comme vous dites si bien. Mon héroïne vit, pas loin d’ici.

Marthe arriva à la rescousse, pour dépiter Chaupillard :

— Voici une lettre de ce matin.

Et elle lut, tout debout, dans l’encadrement de la porte.

« Madame, je vous remercie de m’avoir placée, maintenant je suis tranquille. Mais, tout à coup, je pense que je n’ai plus mon enfant. Je n’ai pas beaucoup de force, en ce moment, mais quand j’aurai repris l’habitude de manger, sans doute que je serai solide ; alors, si c’était un effet de votre bonté, j’aimerais mieux du travail à la campagne, n’importe quoi, fille des champs, dans le pays où est mon petit Émile. Je sais qu’il est bien et en bon air, et, comme l’a dit le médecin de l’ouvroir, il lui faut absolument la pleine campagne à cause de son anémie. Mais chaque jour que je ne le vois pas me perd le cœur. Et parce que, madame, c’est bon de manger, c’est bon un lit, alors voilà mon enfant tout aussitôt qui vient dans mon idée ; et je ne peux pas profiter ; je me dis : et mon petit ? On me l’a pris ! on me l’a pris ! pas autre chose et n’y a plus que des larmes qui coulent. Faut que je me remette à peiner à l’ouvrage pour détourner mon chagrin, autrement, tant que j’ai du bon, je pleure. »

— Vous allez orchestrer ça ? demanda Chaupillard, méprisant cette pauvre niaiserie et l’usage que l’on voulait en faire.

Sa prestance (une indéniable noblesse physique), donnait au sarcasme une virulente accentuation.

Le sourire de Ferdinand rentra presque complètement.