Certes, au regard d’un écrivain, Marthe pouvait se flatter d’être documentée à souhait.

Dans un ouvroir pour les femmes sans asile, — principalement pour les filles-mères, — où le séjour maximum était d’un mois, elle s’occupait du secrétariat, des offres et demandes d’emploi.

Aucun renseignement n’était exigé pour l’admission ; mais les vagabondes qui vidaient leur cœur étaient parfois moins instructives que les farouches taciturnes.

Cet ouvroir, on aurait dit parfois d’un cinématographe où passaient impénétrables, fantomatiques, anonymes, tous les spécimens de suppliciées venant du néant, retournant au néant. Et la grandeur tragique planait sur ces vaincues irrémédiables, n’accordant même plus au monde la grâce de leur plainte.

Marthe avait ce devoir d’être la douce nature devant les hospitalisées, aussi bien devant celles qui serraient sauvagement leurs bras sur leur poitrine assassinée, que devant celles qui étalaient leurs plaies en criant. Elle assumait ce service particulier d’être la bonté passive, enregistreuse de faits sans appréciation, la bonté acceptant tout, même les injures.

— Voulez-vous du travail ?… Quel ouvrage pourriez-vous essayer ? Voulez-vous que nous examinions ensemble votre situation ?

Signe de tête rancunier : rien.

C’était bien simple : il y avait à n’être rien, devant ce refus. Il arrivait alors que certaine désespérée, susceptible d’être éloignée par un battement de cils, revenait volontairement devant Marthe et pouvait parler sans honte, sans excuse et surtout sans quitter son air hostile, ce dernier lambeau d’amour-propre : « Voilà ce que j’ai… voilà ce que je désire… »

Marthe avait la chance d’être aidée par son physique : mince et de taille ordinaire, un front intelligent, pas plus, des yeux à pensée limpide, nulle exagération dans le visage, même pas la coloration, mate ; les traits affinés, certes, mais sans angles qui eussent été durs ; seulement, des joues impressionnantes : de ces joues — pauvre gens — qui vous écoutent, vous attendent et dont la chair est aimantée.

Marthe n’était pas un « personnage », quoiqu’elle se rendît compte de la délicatesse de sa tâche.