— Pas de poitrine ; qu’est-ce que ça fait, du moment qu’on a un cœur ? Elle était sans place et habitait provisoirement en garni, au sixième, sous le toit…
Il déclama :
— … où les fumées qui montent lentement au loin sont comme des arbres qu’on verrait pousser. Marguerite s’éveilla au petit jour ; elle se leva ; rien de changé dans la chambre : sa malle près de la fenêtre et ses excellents certificats sur la cheminée. Et la voilà partie à la recherche d’une place.
Le narrateur surveillait l’effet de sa tirade. Jeannin et Ferdinand, par un léger hochement de tête, montraient qu’ils étaient prodigieusement intéressés. Mais Jeannin ayant cillé vers le mur tout nu de la salle à manger, le placeur jeta un coup d’œil dans la même direction, fronça les sourcils, et dit brusquement :
— Là, où le papier est moins abîmé, il y avait un buffet.
Puis il continua :
— Alors, dans la rue, la Marguerite ne passa pas inaperçue : des messieurs, des gouapeurs, des argousins, la frôlaient, chacun selon ses projets. Elle s’étonnait avec une indulgence intérieure : « Vous ne savez donc pas que tout me protège ? la loi, la famille, la société, jusqu’au Ciel même, dit-on, et au bureau de placement ! »
Le narrateur, ironique, prit le temps de faire jouer dans la glace son nez long et droit.
— « Vous ne savez donc pas ? Je suis une servante, une travailleuse utile et puis, je suis la Jeune Fille ; demain, je serai la Femme, je serai la Mère. » Elle alla d’un quartier à l’autre, selon l’usage : de Passy à Vincennes, refusée ici comme trop sémillante, là comme trop indolente. Alors, fatiguée, c’était avec des larmes qu’elle évitait les insolents : « Vous ne savez donc pas ? Je suis votre petite sœur ! »
Le narrateur tortilla son cou, pour le sortir le plus possible du col de chemise.