— « Messieurs les proclamateurs de la fraternité universelle, voyez, j’ai à peine de corps, mais je fournis ma part tout de même, douze à quinze heures courbée sur l’ouvrage, et, soit dit sans vous offenser, mes frères, c’est dur. »
Le visage de Ferdinand ayant tiqué, le narrateur parodia ce signe en une grimace moqueuse.
— La Marguerite rentra bredouille ; une camarade l’appela sur le carré : « Prenez garde aux trois garçons de café du cinquième, ils veulent vous « avoir ». Et dame ! dans ces sales hôtels, on a beau crier… ces mauvais gars disent qu’il ne faut pas faire sa Sophie ; si vous ne voulez pas choisir un cavalier, on vous prend de force. Ils sont trois, méfiez-vous, ça ne les gêne pas de fracturer une porte. » La Marguerite réfléchit ; plusieurs locataires, en effet, sont des grossiers qui l’interpellent dans l’escalier, qui ont déjà osé la saisir par le bras… Elle sort de nouveau avec un paquet de vêtements et revient avec un paquet d’autre chose… Ça ne rate pas ; le soir, les trois gaillards montent à la chambre et enfoncent la porte. Mais aussitôt, ils poussent des exclamations furibondes : ils sont volés ; la Marguerite est là, étendue, toute blanche, morte dans son lit. Les hommes s’avancent, ils relèvent le drap et malgré les mains de la morte croisées en prière, ils vont se venger par quelque plaisanterie, quand brusquement, leur geste s’arrête : près du lit est une table…
Le narrateur parut éprouver une joie immense ; il exhiba deux rangées complètes de dents jaunes et longues, impressionnantes ; ses yeux rapetissés, malveillants, allaient d’un auditeur à l’autre :
— Eh ! oui, leur geste reste en chemin ; les hommes ne sont pas complètement mauvais ; il y a toujours chez eux une fibre à toucher ; les uns croient en Dieu, les uns ont lu des morales, les autres aiment leur mère ; tous sont susceptibles de scrupule… Près du lit est une table… Il faut savoir les prendre ; une image, un rien calme leur méchanceté… « C’est tout de même une bonne fille, elle a pensé à nous : laissons-la, disent les hommes. » Sur la table, il y a trois petites tasses de poupée et une fiole d’eau-de-vie…
Le narrateur se pencha et attendit, avec le glouglou d’un rire, plus ignoble d’être dosé, assourdi. Comme les visiteurs gardaient l’attitude de spectateurs charmés, déférents, il reprit sur un ton provocant :
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Je peux bien vous le dire, j’étais un des trois garçons de café.
Il esquissa le geste gracieux de l’équilibriste qui a terminé un tour :
— Et j’ai fourré dans ma poche une lettre sans adresse où était racontée la cantate aux passants… C’est bien simple : ils ont bu, ces hommes, et comme, avant de quitter la chambre, ils avaient remis le drap sur les petites mains jointes, ils sont descendus bravement en faisant résonner leurs talons.
Le placeur se tut, arrogant. Il fut sur le point de se contempler dans la glace, mais il y renonça ; le cou raide, il se mit à coups de doigt brusques, à suivre le contour d’un losange sur la toile cirée de la table.