Au moment où entra Ferdinand, la conversation changée occupait tout le monde. On débinait une annonce parue le matin dans un grand journal : « Jeune fille, dans sa famille, désirerait engager correspondance littéraire et philosophique avec écrivain d’avant-garde. »
— Qui va répondre — poste restante — anonymat gardé de part et d’autre ?
Personne ne marchait. « On la connaissait depuis longtemps cette fâcheuse plaisanterie. La jeune fille de quarante-cinq ans ! La jeune dinde qui demande des conseils pour se marier. Celle qui vous sort son indéfectible admiration pour les plus insupportables pompiers de lettres ! Celle surtout qui poursuit le seul but de vous émerveiller, de vous épater, sous le fallacieux prétexte de consulter votre génie. »
Bientôt le lien général se rompit, et le bavardage se reforma par petits tas :
— Tout à l’heure, nous parlions de votre roman, dit Chaupillard. Mon cher Prestal, vous voyez mal votre fameuse Catherine ; ce que vous prenez pour de l’héroïsme maternel, c’est tout bêtement de l’hystérie. Réfléchissez : elle a vingt ans, elle est femme excellemment, les preuves existent… Or, il semble bien que, depuis sa mésaventure, elle est chaste ? Très joli, ça, mais, comptez les mois, ça ne peut pas durer… Elle brame après son enfant, pour échapper à un autre tourment que nous situons sans difficulté ; et, un de ces jours, vous serez tout étonné de ne plus reconnaître le précieux modèle sur lequel vous avez le tort de fonder toute une œuvre…
Ferdinand se mit à rire ; il reconnaissait bien là son Chaupillard. Cependant, — pris au dépourvu et très sensible à toute espèce de critique, en raison même de son fanatisme artistique, — il défendit mal Catherine.
Alors, Jeannin, Ribérol et le collègue au nom insaisissable, auteur dramatique, crurent bon d’appuyer Chaupillard. Ils comprenaient, d’après son discours, que Ferdinand avait rêvé malencontreusement d’édifier un roman avec cette Catherine pour modèle « à consulter tous les jours », et qu’il s’était engagé dans une mauvaise affaire littéraire compliquée d’une charge embarrassante ; les gens comme Catherine étant disposés à se cramponner à vous indéfiniment, sous prétexte qu’ils ont bien voulu se placer devant votre objectif.
— Il faut vous tirer de là, disait Jeannin sérieusement.
— Je vous donnerai un sujet de roman bien meilleur, promettait Ribérol.
— Le plus urgent, c’est de colloquer votre Catherine en d’autres mains protectrices, affirmait l’auteur dramatique, car vous ne savez pas où vous allez.