Ferdinand, soucieux, changeait de caractère ; il reconnaissait que sa qualification se décidait ; à trente-trois ans, dans la maturité proche « il serait ou il ne serait pas », selon qu’il réaliserait ou non sa tâche. Et, d’autre part, la manie romancière était innée chez lui : le but donné à ses études avait été l’administration, et dans sa jeunesse, personne de la famille ni des relations ne touchait aux arts. Aussi, quelle perspective, en cas d’échec ! la vie déséquilibrée d’un malheureux incurable !

Enfin, la préoccupation s’aggravait de ce que les Prestal considéraient Catherine comme intéressée hautement à la réussite du roman ; si l’entreprise n’aboutissait pas, on faillirait à un grave engagement, Catherine et son enfant perdraient énormément.

A l’énoncé du mot « roman » Albert et Georges souriaient à une vision de « Catherine régnante », mais ensuite ils regardaient avec réserve les papiers sur la table de leur père ; ils sentaient obscurément que toutes les forces convergeaient là, qu’une sentence émouvante était attendue.


Fréquemment, au milieu de la journée, Chaupillard venait à l’administration du chemin de fer, rendre visite à Ferdinand et à Griffon ; avec un formidable toupet, il abordait leurs collègues comme s’il eût appartenu lui-même à la Compagnie. Il allait jusqu’à serrer la main au chef ! Celui-ci avait le respect des gens bien habillés et même des écrivains, à condition qu’ils ne fussent pas employés.

Ferdinand se plaignait d’être traité à tue-tête de « cher confrère », par Chaupillard, dans une intention nuisible. Et, de fait, on augmenta inopinément son service de bureau qui n’était pas très chargé. Encore un obstacle élevé contre le roman.

Mais Ferdinand était un mauvais combattant qui ruminait son dépit, au lieu de foncer sur l’ennemi et de s’en débarrasser.

Impossible de rompre. Chaupillard, comme Jeannin, tenait à lui par des fibres inarrachables ; ils étaient de la même race d’intellectuels spécialisés ; et, quand Chaupillard voulait, on vivait à ses côtés en pleine satisfaction égoïste. Que de bons souvenirs ! Des après-midi de bureau devenus des après-midi littéraires, grâce à ses histoires de « copie » fabriquée, portée aux diverses rédactions connues.

Certes, Griffon était un ami incomparablement meilleur, mais il n’avait pas cet attrait irrésistible de la « manie commune ».

Un jour, vers trois heures, Ferdinand fut chargé d’une démarche au Ministère des travaux publics. Quelle joie ! d’abord, de sortir, puis d’emmener Chaupillard qui était là justement !