D’ailleurs, comme l’avaient prévu les habitués du cénacle Vaclin, l’exemplaire était archi-connu : la demoiselle candide qui se croit la plus avancée de son siècle parce qu’elle s’est aperçue que ses parents et quelques autres vieilles gens restaient trop en dehors de la société vivante et parce qu’elle secoue un peu les lisières familiales, au grand scandale de quelques dames sourdes et pieuses.
— J’ai envie de ne pas suivre, se dit Ferdinand. Ah ! tant pis, j’ai commencé, allons-y des questions obligatoires : « Vous lisez ? Quelles sont vos lectures ? »
Mais il ne voulut pas donner une minute de son temps sérieux à cette bêtise. Il écrivait au bureau, avec rudesse, pour en finir le plus vite possible :
« Erreur, mademoiselle ! le seul fait de lire des romans n’est pas révolutionnaire. Ceux de votre grand homme prêchent, en somme, que chacun doit demeurer à sa place : les humbles à leur humilité, les puissants à leur puissance, attendu que toutes les conditions procurent le bonheur. Eh bien, mademoiselle, ce beau traditionnalisme constitue le plus retardataire des non-sens : par suite d’une anarchie économique irrémédiable, aucune condition n’est stable aujourd’hui ; le manœuvre n’est pas sûr que son métier subsistera demain ; la bourgeoisie n’est pas une classe fixe comme le fut la noblesse. »
Selon son tempérament d’écrivain soucieux de ne rien laisser perdre et de ne pas dépenser inutilement, il se bornait à servir des propos échangés avec Griffon et avec Jeannin.
« Une preuve que votre romancier n’est pas si génial, c’est qu’il n’emballe que les gens d’un certain parti. Eh bien, je vais vous étonner : la vraie personnalité artistique produit l’émotion impersonnelle, de caractère universel. L’œuvre doit émouvoir malgré l’auteur. Que mon pire ennemi fasse un roman d’émotion vraie, je pleurerai, si je puis me contenir c’est que l’œuvre est simplement de talent, de personnalité fabriquée. »
La jeune épistolière n’était pas une sotte ; dès la deuxième lettre, elle s’avisa de ne plus procéder que par questions : « Alors, monsieur ?… »
Et Ferdinand, serré de près, embarrassé, se la représentait : une tête jolie et intelligente, avec un air faussement ingénu. Il la voyait suçant le bout de son porte-plume, les yeux enfantins volontairement, la bouche narquoise.
« Alors, monsieur, on aurait tort de critiquer à la fois l’œuvre et l’homme ? »
Parbleu, elle se moquait de lui. Il s’agaçait :