« Je n’ai jamais dit ça, mademoiselle ; le véritable artiste possède à la fois du talent et du génie ; le talent est une qualité acquise… »
Parfois, il hésitait à continuer une lettre interrompue par un projet administratif : « Je dis peut-être des bêtises… Et, tant mieux ! je ne voudrais pas gaspiller des idées indiscutables… Allons-y, à la diable. »
« Il est baroque de parler de la décadence du roman, de prophétiser le renouvellement du genre. De même que la lumière diurne a été, est et sera toujours due à la même source naturelle, de même, les romans passés, présents, futurs sont et seront durablement beaux par une seule et même vertu naturelle. La mode en littérature est une illusion ; il y a du durable et du pas durable. »
Ferdinand avait beau faire, sa conscience n’approuvait pas cette secrète aventure épistolaire ; il devenait de plus en plus brusque avec la petite bavarde qui le dérangeait.
« Eh ! non, mademoiselle, pour faire du roman avancé, comme vous dites si remarquablement, il n’est pas indispensable d’aller chez Alcan acheter la dernière parue des thèses sociologiques. A raconter la réalité sans parti-pris, il arrive aux grands artistes d’aboutir à une sorte d’héroïsme, qui dépasse les plus belles cités futures… »
« Que le tonnerre anéantisse Jeannin ! pensait Ferdinand ; je ne sais pas si je provoquerai une grossesse morale, mais je n’éprouve aucunement la satisfaction d’un premier occupant. »
Un matin, il constata que la demoiselle candide se permettait de hanter son esprit, à la maison, à l’heure du roman ! La correspondance prit fin le jour même :
« Mademoiselle de Firman, je vous renvoie vos lettres, j’oublie votre nom et je ne donne pas le mien. N’essayez pas d’acquérir des idées avancées. A quoi bon ? Hier, dans le journal, un professeur de révolution attaquait la police avec virulence, non pas tant pour avoir arrêté injustement une honnête femme, mais, — comble de l’abomination ! — pour l’avoir exposée à la promiscuité des voleuses et des prostituées. Voici l’adresse d’un ouvroir où se rencontrent de ces créatures si odieuses au farouche écrivain. On y accepte le concours de dames patronnesses. Allez là, mademoiselle, avec un cœur humain, simplement, et ce sera vous la vraie révolutionnaire. »
Ferdinand regrettait de ne pouvoir balayer avec le même sans-gêne toutes les personnes obstruant sa route.