—Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire. Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends cela d'abord.
—Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au cou d'Édouard.
—Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice!
—Non.
—Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser?
—Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,—car j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en jouiront après toi,—mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance qui me rend presque de ton sang?
—Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes services, ton hospitalité à cœur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis riche, repousseras-tu mon héritage?
—Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances, que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de tels bénéfices testamentaires.
—Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder comme étranger à ce qui me touche.
A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules sont d'ailleurs faciles à lever.