—Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?...
Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration. Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor tenaient le filet où je suis pris.
—Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc, Victor.
—Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi, pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider, il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de ce déni d'amitié.
—Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller, être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage.
—Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard.
—Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux, es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles insurmontables, d'airain?
—Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci!
—Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce serait un crime abominable!
Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de son secrétaire.