On a remarqué, et le personnage rajeunit ici la remarque, qu’au moment d’expirer, chaque forme sociale en travail de dissolution se retire, pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante, dans quelques groupes prédestinés, souvent dans un seul homme chargé d’en finir avec la désorganisation qui s’individualise en lui. Héliogabale s’empare de tous les vices de l’empire romain, sans en oublier aucun; il est, par ses excès mêmes, le vengeur des peuples que ses prédécesseurs ont écrasés. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal, il le réalise: il veut le sang des hommes, la vertu des femmes, la vie des enfans, la fortune du monde, sa gloire, les secrets de l’abîme, les secrets de Dieu; il va, il va, il abat, il monte, il domine, jusqu’au jour marqué où le Titan reçoit la foudre sur la tête, et où l’homme-Babel s’écroule. On jette le dieu aux latrines, puis on lave les latrines. Tout finit par là; il y a peu de grande élévation terrestre qui ne se termine par une confusion ou par une saleté. Le dix-huitième siècle a aussi ses hommes d’agonie râlant pour tous quand l’heure est venue de considérer la noblesse comme chose finie, morte et corrompue; la noblesse, qui a contre elle des Titans audacieux qui s’appellent philosophes, des maçons téméraires qui s’appellent encyclopédistes, et dans son sein des Héliogabales du nom de Brunoy.

Si nous n’avions découvert qu’un fou ordinaire dans le marquis de Brunoy, nous aurions respecté le cabanon où personne n’a osé, avant nous, aller secouer ses chaînes rouillées. Il y a assez de fous parmi les vivans, sans qu’il soit besoin d’en emprunter à la tombe. Parce qu’un homme a été riche et extravagant dans l’emploi de ses richesses, il n’est pas juste qu’il soit tiré de l’oubli, enfer des nullités de ce monde.

Mais notre fou est un démon; s’il n’est pas populaire comme don Juan, c’est qu’il s’est perdu dans le bruit de l’œuvre à laquelle il a apporté la dernière main. Arrivée quelques années après sa mort, la révolution de 93 couvrit de son écume et de son immense mugissement toutes les rumeurs humaines. Peu de notre génération connaissent ce nom de Brunoy. Si les existences contemporaines le balbutient à peine, c’est le tort de l’époque, car il est des époques qu’on ne peut imprimer dans la mémoire: communément ce sont celles qui touchent aux heures suprêmes d’action. Telle minute célèbre fait oublier le siècle dont elle procède. Le fait arrive à quatre chevaux, il broie et passe. A travers la poussière, qui est-ce qui a remarqué les chambellans?

Pourtant rien n’est saisissant, à la manière de Goëthe, à la façon allemande, si narrative, si curieuse, si chère à la méditation, parfois même si près du théâtre, comme le serait, bien sentie, abandonnée à certaine vulgarité, la vie de notre personnage, mort jeune, mais venu tout juste assez à temps pour assister à la fin de toutes choses. Mœurs, religion, monarchie, sont au lit de mort. Le marquis eût voulu être humain, on roue Calas; il eût voulu être philosophe, Raynal est obligé de s’exiler; il eût voulu aimer la royauté, madame Dubarry gouverne; il n’a aspiré qu’à être de son rang, on s’est moqué de sa noblesse, comme si ses rivaux étaient des Montmorency. Alors il se fait peuple, paysan; il ne se croit pas encore assez vengé, il s’abrutit.

Malheureusement, et ainsi qu’il était aisé de le prévoir, le marquis finit par s’identifier à son rôle avec une sincérité qui n’était plus jouée. Il aima le vin comme boisson, après l’avoir employé comme instrument de déshonneur. De jour en jour il lui devint plus difficile de distinguer la ligne du flacon qui séparait la vengeance de l’ivresse; il eut le malheur de boire à son intention vingt fois plus qu’il n’avait bu à celle des autres. Cette confusion eut les plus funestes effets: inventeur d’une punition qu’on infligeait à celui de sa société qui renonçait à boire avant extinction complète des forces, il fut une fois obligé de la subir au péril de sa vie. On l’attacha à une colonne de lit, et, dans cette position, on lui fit avaler, au moyen d’un entonnoir, une prodigieuse quantité d’eau-de-vie. On crut le perdre; sa jeunesse triompha de cet assassinat d’amis; la chose fut même tournée agréablement en plaisanterie. On appela ceci «le sacre de Nicolas Tuyau.»

Voyons-le maintenant livré aux prêtres et aux cérémonies religieuses, sans qu’il ait abdiqué toutefois la passion du vin. Il voyage de la cave à l’église, à chaque heure du jour et de la nuit; heureux quand il ne se trompe pas, quand il ne demande pas du vin de Champagne au chantre, et le chemin de la sacristie au sommelier.

D’après ses ordres, l’abbé Bonnet avait rapporté de Paris les divers ornemens destinés à l’église de Brunoy, qui devint, sous cet amas de pierreries, de dorures, de chanoines, de cloches, de girandoles, réellement plus riche que Notre-Dame. Elle ne fut plus séparée de la célébrité du château dans les propos anecdotiques que Brunoy avait le privilége de fournir aux railleries de la cour.

M. le comte de Provence n’en possédait pas davantage le marquisat de Brunoy. Malgré son envie et ses moyens de la satisfaire, il recula devant l’entourage sacré au milieu duquel le marquis s’était placé quand il eut compris de quoi et par qui il était menacé. On songea dès lors à faire interdire le marquis pour cause de folie.

De son côté, le marquis s’accrocha aux hommes d’église, trop nombreux à cette époque, ce qui veut dire trop peu indépendans par leur fortune, pour répudier le rôle que l’or les força d’accepter. Vêtu en habit de prêtre, il en remplit presque la charge au grand scandale des gens pieux. Au chœur, à l’autel, partout il empiéta sur l’office du curé, qui n’aurait pas changé sa position pour celle de l’archevêque de Reims.

Avec la passion d’église, tout ce qui se rattache aux menues fonctions du culte, comme fiançailles, baptêmes, mariages, fit irruption dans les goûts du marquis. Il se constitua le parrain universel de tous les enfans nés et à naître, de même qu’il fut le fossoyeur de tous les morts du marquisat. Cette manie lugubre d’enterrement se changea chez lui en rage. Pendant l’hiver, on l’aperçut souvent, couvert d’une robe noire de bure, courant sur la neige, portant au cimetière, sous son bras ou sur son épaule, quelque mort du voisinage. Il faisait graver des épitaphes pour des bouviers; il prenait le deuil pour des bûcherons; on lisait en chaire des oraisons funèbres pour rappeler les hautes vertus d’un taillandier.