—Que M. le comte de Provence s’avise de toucher à Brunoy maintenant! J’ai tout le clergé avec moi de mon côté, contre lui, contre tous; je serai fort avec les forts: ils sont prêtres, je le suis!
Ce qui avait été dit fut fait; le marquis dépensa même beaucoup plus qu’il ne l’avait calculé, pour orner la chétive église de Brunoy.
Je l’ai vue à cinquante ou soixante ans de date de ces embellissemens: non seulement elle a été pillée, ce qui est déplorable à voir, mais elle n’a pas été entièrement pillée; le clocher a gardé une cloche sur huit, elle est fêlée; il reste un lustre de Bohème sur neuf, il est grapillé; le plafond a été crevassé par le poids des cloches, comme l’avait prudemment prévu l’abbé Bonnet; le pavé seul a conservé ses carreaux de marbres griottes et blancs, mais ils sont pâles; l’humidité en a dévoré les couleurs; il n’y a plus de bannières d’or ni de croix de vermeil, mais les détestables pommes d’or des entrecolonnes sont fraîches et joufflues, comme si elles venaient d’être cueillies chez le doreur; saint Médard y est, mais ce ne peut être le riche, le millionnaire, celui du temps du marquis; il n’y a pour soleil d’or que le véritable soleil passant ironiquement à travers les carreaux de la chapelle, et jouant avec les arêtes du treizième siècle; car l’église atteste deux époques, celle de la chapelle, qui n’était que cela d’abord, puis celle de l’église même, fastueusement allongée et étranglée en trois nefs. On aimerait mieux une dévastation complète. Ce qui reste d’or, de fard, de plâtre, de laque, de mauvais cristal de Bohême, de peintures grises et d’anges qui ressemblent à des Amours à faire trembler, donne un air de boudoir à cette pauvre église, dont elle est toute honteuse; exceptons pourtant l’entrée, qui figure assez proprement le péristyle d’un théâtre de province; attique grec, six marches, double tambour.
Les patriotes de Brunoy ont dévoré en 93 jusqu’à l’enveloppe de cuivre qui formait la boule où s’élevaient la croix et le coq de l’église.
Je me demande avec anxiété ce qu’ont pu devenir les cent soixante et seize chapes pendant la tourmente révolutionnaire.
Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les ruineuses magnificences de l’église de Brunoy, madame de Montmartel, la mère de notre marquis, mourut de chagrin.
Elle eut exactement le service funèbre que son fils lui avait promis.
L’église de Brunoy y gagna un superbe mausolée où furent déposés par leur fils M. et madame de Montmartel.
VI
Il résultait des événemens écoulés depuis son émancipation que le marquis de Brunoy avait déjà à s’accuser de la mort de son père et de sa mère, et que, débarrassé, non sans remords peut-être, de ces témoins sévères de sa conduite, il allait se rouler de nouveau dans la fange, après avoir épousé, dans l’unique but de la rendre un misérable objet de dérision, mademoiselle Émilie d’Escars, autre victime de sa conjuration impitoyable.