Nous n’avons de force que pour une remarque. Quelques années après cette fête, ce même peuple qui, gorgé par les seigneurs, avait tué les seigneurs, attendait, la carte civique à la main, grelottant à la porte des boulangers, le pain noir patriotique pétri par la nation. Il est vrai qu’au bout de quelques années le peuple tua la nation. Qui sait? peut-être toute la science des bons gouvernemens consiste à faire marcher les peuples à égale distance de la famine et de l’indigestion.
Si nous avons omis de mentionner que, par arrêt du 5 décembre 1770, la cour de parlement avait homologué les actes faits par madame de Montmartel, portant nomination de quatre avocats au parlement pour conseils du marquis de Brunoy, c’est que cette mesure ne fut, selon nous, jamais exécutée; il suffit, pour s’en convaincre, d’observer que, loin de réduire ses dépenses, le marquis les augmenta de beaucoup, à partir de l’époque même où ce conseil lui fut imposé. Mettra-t-on sur le compte des quatre avocats la procession de la Fête-Dieu qui coûta quatre cent mille francs? Madame de Montmartel n’avait voulu qu’effrayer son fils; pleine de faiblesse pour lui, elle ne survécut même pas à cette sévérité de comédie. Elle mourut du chagrin que lui causa cet acte tout à la fois sollicité et empêché par elle.
Plus résolus que madame de Montmartel, les Béthune et les d’Escars saisirent le prétexte de la procession de la Fête-Dieu, qui eut un retentissement européen, pour demander aux tribunaux l’interdiction du marquis. Parmi les parens au nom desquels fut dressée la requête, quelques-uns exigeaient qu’on le mît à Saint-Lazare. C’était décidément un fou incurable.
Une fois l’interdiction prononcée, Brunoy passait au comte de Provence.
Tandis qu’on portait l’affaire au Châtelet, et qu’on la pressait sans ménagemens pour l’opinion publique, à laquelle il était désormais difficile de taire la conduite déplorable du marquis, celui-ci, comprenant la gravité de sa position, sachant que, outre l’irritation de sa famille, il avait contre lui la vanité froissée de la noblesse, ne doutant pas de l’arrêt d’interdiction dont il allait être frappé, voulut finir avec gloire la lutte où il avait engagé sa fortune, sa vie, son honneur et sa raison.
Lui, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France, et de ses finances, fit savoir à tous les fidèles de la chrétienté qu’une croisade allait s’ouvrir dont il serait le chef, dans le but pieux et grand de conquérir la Terre-Sainte, de délivrer le tombeau de Jésus-Christ des mains de l’impie Musulman. Appel donc était fait aux hommes de religion et de cœur de prendre le bourdon et le glaive, et de suivre, aux appointemens de quatre cents livres par an, à convertir plus tard, après la croisade, en rente viagère, mondit marquis de Brunoy. On se réunirait à Brunoy, point de départ pour la Palestine. Prendre les voitures place Dauphine; retenir sa place la veille.—Dieu le veut! Dieu le veut!
Ceux qui ne bafouèrent pas la circulaire du marquis s’abattirent par nuées au château de Brunoy, où, en attendant que les saintes armes fussent fourbies et les cadres militaires complets, ils se gobergèrent d’une furieuse façon. Il y eut foule de Baudouins coupe-jarrets, de Tancrèdes aigre-fins, de Renauds chevaliers d’industrie, d’Adhémars échappés de Toulon. Jamais la police ne fit de si bons coups de filets. Le lieutenant de police se montra un cruel Sarrasin. Pour comble de contrariétés, quand les enseignes étaient déjà déployées au vent pour partir, le roi défendit qu’on signât des passeports aux croisés, qui ne délivrèrent aucune espèce de tombeau, mais qui gagnèrent au billard des sommes énormes au marquis.
VIII
Voyant son expédition complètement manquée, le marquis passa en Angleterre, où en vingt-neuf jours il dépensa soixante mille livres. Rappelé à Paris par ordre du roi, qui ne voulut pas laisser se dégrader sa noblesse dans la personne d’un fou, dont le retour en France avait été d’ailleurs déjà sollicité en termes pressans par l’ambassadeur, le marquis parut, le 15 septembre 1772, devant le lieutenant civil au Châtelet, tous ses parens rassemblés.
L’interdiction était évoquée.