Le haut rang des trois familles au nom desquelles le procès était soutenu, Montmartel, Béthune, d’Escars; le caractère sans exemple du comparant, sa vie, ses folies désastreuses, firent de ce procès un événement digne d’absorber toute la curiosité si mobile de l’époque, l’époque la plus usée en événemens.

Sur le passage du marquis se rendant en voiture au Châtelet, la population s’était portée de bonne heure, grandement en goût déjà pour le tumulte des affaires criminelles, pour les séances publiques, les combats de la parole, superbes spectacles dont elle n’était séparée que de quelques années. Elle voulait savoir s’il était vrai, comme on le lui avait suggéré, que le marquis était lié dans une chemise de force et bâillonné. Depuis le jugement du jeune chevalier de Labarre, une mystérieuse suspicion planait sur les tribunaux et leurs séances secrètes. La partialité des juges avait fini par faire croire en France à l’innocence de tous les accusés; et porté à toutes les opinions surnaturelles, le peuple se laissait persuader que les parens du marquis l’avaient eux-mêmes encouragé dans ses dissipations, pour jouir de ses biens et afin d’obtenir son interdiction plus tard. Après tout, un homme qui a mangé vingt millions en six ans avec son curé, dans un bourg de huit cents ames, est un phénomène qui mérite assez d’être vu.

A cette époque, les séances des tribunaux n’étaient pas encore publiques; mais les parens du marquis étaient assez nombreux pour composer un auditoire complet. Au reste, on se passa en France de bouche en bouche les détails de l’interrogatoire, qui commença ainsi:

—Votre nom?

—Armand-Louis-Joseph-Paris de Montmartel, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.

—Votre âge?

—Vingt-quatre ans et demi.

On n’aperçut pas la moindre altération dans les traits du marquis, que, par une indécence barbare, on avait assis sur la sellette et qu’on gardait à vue, afin de constater l’état dangereux d’aliénation où l’on voulait faire croire qu’il était.

Le lieutenant civil reprit:

—Pourquoi avez-vous fait votre société ordinaire d’un fils de paveur et d’un fils de bourrelier?