—Je ne savais pas, monsieur, répondit-il avec calme, que ce fût mal de choisir ses amis parmi ceux dont le caractère convient au nôtre, dont la simplicité tolérante ne rappelle jamais le rang d’où l’on est sorti? Bons pour moi, j’ai été bon pour eux. Si la loi ne défend pas d’avoir des amis, qui oblige donc à les prendre dans une condition plutôt que dans une autre? S’il y a une loi qui en prescrive de telle ou de telle autre espèce, pourquoi ne poursuivriez-vous pas le bourrelier pour m’avoir fréquenté, comme je suis en cause pour l’avoir connu? Serait-il vrai que tous les marquis d’aujourd’hui, excepté moi, monsieur le lieutenant, eussent des amitiés irréprochables? Il m’a été dit que M. le marquis de C..... vivait avec sa sœur; que le comte de R.... avait un sérail; que le prince de F.....
—Silence, monsieur le marquis.
—Que le roi de France.....
On se jeta sur le marquis pour le bâillonner.
—Que le roi de France était outré de cette conduite.
La première moitié de la phrase du marquis avait excité l’indignation, la seconde couvrit de confusion ceux qui s’étaient trop hâtés de s’indigner.
Il fallut le laisser libre.
—Mais n’avez-vous pas pris le deuil pour la femme du bourrelier? A quel titre, puisque cette femme n’était pas de votre noble et illustre famille?
—La reine de France n’était pas non plus de ma noble famille; je pris le deuil de la reine en 1768, et commandai quatre habits complets pour quatorze personnes de ma maison. Ce deuil m’a coûté cinquante mille livres.
L’embarras du lieutenant civil commençait à paraître; il fit un signe, et les gardes qui entouraient le marquis s’éloignèrent.