—Combien y a-t-il de feux à Brunoy?

—De cent cinquante à deux cents, en y comprenant le hameau des Beaucerons et l’endroit appelé Soulin.

—Pourquoi vous êtes vous jeté dans des dépenses d’une superfluité condamnable, en habituant six ou huit cents malheureux à vivre dans l’abondance?

—J’avoue, monsieur le lieutenant, que j’ai quelquefois dépassé les bornes d’une générosité sage; mais, depuis ma résidence à Brunoy, personne, tant à Brunoy qu’aux Beaucerons, n’est mort de faim ni ne s’est pendu de désespoir dans le bois. Depuis sept ans que j’habite le pays, il n’a été commis aucun assassinat dans la forêt de Sénart, qu’on peut, grâce au hasard de mes bienfaits, traverser à minuit comme en plein jour. Les plaines de Tigery sont moins heureuses; elles sont infestées de brigands, pauvres vassaux qui obéissent aux descendans des comtes de Corbeil; Rougeot est un coupe-gorge, Gros-Bois aussi; Gros-Bois n’est pas dans mes propriétés, il relève de M. le comte de Provence.

A chaque instant le lieutenant civil se retournait vers les membres de la famille du marquis, comme pour leur dire:—Cet homme-là n’est pas fou; l’interdiction sera difficile.

—Mais n’avez-vous pas rempli publiquement dans l’église de Brunoy les fonctions de bedeau, de chantre, de maître des cérémonies et de sonneur?

—Que va-t-il répondre à cela? semblait exprimer la figure animée des parens du marquis. Voyons, écoutons.

—Je me blâme le premier comme bedeau, monsieur le lieutenant civil, pour avoir malproprement tenu peut-être la sacristie; je me condamne comme chantre, pour avoir entonné faux bien souvent le Magnificat; je ne me pardonne pas surtout de m’être trompé de quelques coups de cloche; mais en quoi cela peut-il me valoir la sévérité des lois et le reproche de ma famille? Mon grand-père sonnait l’heure du dîner à ses hôtes, je n’ai pas été plus sacrilége en sonnant l’heure des vêpres à mes paroissiens.

—Pourquoi avez-vous fait habiller à vos frais, en uniformes et avec galons d’or, les chevaliers de l’arquebuse dont vous êtes colonel, et pourquoi leur donniez-vous si fréquemment à manger?

—Si monsieur le lieutenant civil veut me considérer comme homme de qualité, il ne doit pas s’étonner que mes inférieurs aient joui de mes largesses. Dieu, disent les grands à leurs fils, a fait des mains aux manans pour prendre et aux nobles hommes pour donner. S’il lui plaît, au contraire, de ne voir en moi qu’un manant enrichi, je dois m’étonner à mon tour qu’avec les revenus de quarante millions on ne croie pas à la possibilité de traiter, sans se ruiner, des chevaliers de l’arquebuse.