C’était ratifier solennellement tous les actes de sa vie.
Ses parens baissèrent honteusement la tête, la noblesse fut furieuse, le peuple applaudit. Il vit un héros dans le marquis. Il voulut l’avoir compris; il l’aima. Il se convainquit que le marquis, né du peuple, retournait au peuple, après avoir souffleté la noblesse de son temps sur sa propre joue. Ses fautes étaient des folies, car son cœur était bon; voilà comme le peuple pensait; tandis que les folies des autres étaient des crimes, car leur cœur était corrompu. Il était allé plus loin que tous les autres, pour montrer jusqu’où ils étaient allés. Il s’était jeté dans le gouffre, mais il l’avait ouvert, et en tombant il avait crié au peuple: Regardez comme c’est infect et profond.
Cet homme était un héros.
IX
A sa rentrée à Brunoy, il fut fêté comme un frère par les hommes, comme un père par les enfans. On était allé, croix et bannière en tête, le recevoir à deux lieues de Brunoy. On l’avait porté à bras jusqu’au château, ce bon seigneur!
Courte fut leur joie. M. le comte de Provence s’irritait beaucoup de tous ces délais qui le vieillissaient sans lui donner Brunoy, plus frais, plus ravissant d’année en année.—On comprit son impatience, comme il comprit de son côté le dépit des parens du marquis. Il y eut intelligence parfaite des deux parts.
Quelques nouveaux amis qui s’étaient introduits dans les bonnes grâces du marquis, chose facile en tous temps, le poussèrent un soir à boire plus que de raison, piége encore plus facile, et dans l’état d’ivresse où ils le mirent, ils lui firent signer la cession de Brunoy au comte de Provence.
A son réveil, il pleura comme un enfant; il dit qu’il ne se souvenait pas d’avoir rien signé. Cette fois il faillit réellement devenir fou.
C’était fait. M. le comte de Provence possédait Brunoy.
L’histoire ne dit pas si la lettre de cachet qui vint enlever le marquis à son château de Varise pour le conduire au prieuré d’Elmont, maison de génovéfains, près de Saint-Germain-en-Laye, fut la royale récompense de la nuit d’ivresse de Brunoy.