—Vous êtes étranger, je le vois à votre méprise. Mon habit devrait vous apprendre que je suis cadet.
—Cadet?
—Oui, pensionnaire de l’hôpital de Chantilly fondé par le grand Condé;—sa grande ame soit en paix!—où l’on n’entre qu’à soixante ans. Il y a trente ans que je suis cadet. C’est le titre qu’on donne aux pensionnaires.
—Vous avez quatre-vingt-dix ans!
—Je vous ai dit d’abord que j’ai presque connu M. Santeuil, dont vous lisiez le nom sur ce chêne, car il m’en a été souvent parlé par un pensionnaire qui mourut quelques mois après mon entrée dans l’établissement; et ce pensionnaire avait cent ans. Il avait vu M. Santeuil.
Nous nous assîmes au pied du chêne de Santeuil:
—M. Santeuil, comme vous devez le savoir, me dit-il, a composé de fort beaux vers latins sur toutes les merveilles du château de Chantilly. Il en a fait sur le bois de Sylvie, sur le labyrinthe, sur ces jets d’eau qui, selon M. Bénigne de Bossuet, ne se taisaient ni jour ni nuit; sur les parterres, sur les statues. Ah! c’était un grand homme, M. Santeuil!
Un jour que mademoiselle de Clermont lui avait jeté un verre d’eau au visage, Santeuil s’était retiré dans les profondeurs du bois de Sylvie pour méditer une vengeance à sa façon, c’est-à-dire une épigramme à la manière de Martial. Selon son habitude, il avait chassé avec ses pieds, dans sa marche poétique et précipitée, toutes les feuilles sèches, toutes les branches tombées. Les oiseaux étaient partis épouvantés à sa voix rauque et bruyante. Déjà il avait jeté dans les haies son chapeau, sa canne et ses gants; il avait défait son pourpoint, son haut-de-chausses, les boucles de sa chaussure, il n’avait plus qu’à déchirer sa chemise; la muse se révélait. Santeuil ne composait pas différemment. Au milieu d’une strophe, et suant comme s’il fût revenu de la moisson, il aperçoit, debout contre un arbre, la figure pensive, une jeune et belle fille qui le regardait. Le poète était chaste et d’ailleurs élevé aux belles manières de cour. Tant bien que mal, il noua en rougissant tout ce qu’il avait dénoué, et s’approcha de la jeune fille. De près il la trouva encore mieux que de loin. Il reconnut même qu’elle avait la peau blanche et le visage ovale. Les visages ovales étaient alors en vogue. C’est tout ce qu’il vit, et ce fut assez pour lui faire oublier ce jour-là le verre d’eau de mademoiselle de Clermont et l’épigramme latine, et Martial. En très-bon français, et avec beaucoup d’emphase, il exprima son admiration, et finit, d’enchantement en enchantement, de métaphore en métaphore, par avouer à la belle inconnue qu’elle était la muse qu’il cherchait, puisqu’il l’avait rencontrée en un tel moment et sous les ombrages de Sylvie. Un pentamètre expira sur ses lèvres.
—C’est vous que je cherche aussi, monsieur Santeuil, lui dit Rose;—c’était le nom de la jeune fille.—Venez demain, au point du jour, au carrefour de Diane, j’ai à m’entretenir avec vous.