—Nous l’aurons mort! répéta le supérieur.

Et seul chargé de cette grande mission, il se rendit chez le curé de Saint-Firmin, emportant sous sa robe quelque chose de volumineux.

Sans dire un mot, sans employer les argumens, repoussés avec perte, du premier moine; sans recourir à la violence, le supérieur, étant entré dans l’appartement où gisait, à côté du curé, le cadavre de l’abbé Prévost, ouvrit sa robe, et en sortit un sac assez enflé, qu’il vida sur le parquet. La vue d’une centaine d’écus qui couraient de droite et de gauche éblouit le curé; il se précipita dessus avec voracité; et tandis qu’il courait les ramasser sous les tables, sous les armoires, sous le lit, dans les trous du plancher, le vigoureux supérieur jeta le corps de l’abbé Prévost sur ses épaules, et l’emporta au monastère. La joie y fut immense. Depuis quarante ans on aspirait à ce jour de triomphe; il était arrivé.

L’abbé Prévost fut aussitôt dépouillé de ses habits laïques: on le revêtit de la robe de moine. On fit à son corps toutes les cérémonies usitées dans les couvens à la mort d’un frère. La cendre et le cilice ne furent pas oubliés. Saint Benoît et saint Firmin rayonnèrent de cierges. La cloche fit son devoir; on ne lésina sur aucun détail.

Le lendemain on l’enterra dans le cimetière du couvent, et sur la pierre de sa tombe on se garda bien d’écrire ses titres nombreux à la postérité. On y grava seulement: Ici repose frère Antoine-François d’Exile Prévost, moine indigne de Saint-Firmin.

Après ces deux histoires, le cadet de Chantilly se leva et me demanda si je n’étais pas curieux de visiter le château de Chantilly, ou plutôt ce qui reste de l’ancien château de ce nom. Je le suivis, et nous nous y acheminâmes à pas lents.

Pendant le trajet j’ouvris un petit livre précieux de vétusté que j’avais porté avec moi en venant à Chantilly; j’en fis tout haut la lecture à mon compagnon. C’est sous ce titre qu’il parut en 1688: La Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s’est passé pendant le séjour que monseigneur le dauphin y a fait, avec une description exacte du château et des fontaines.

Par ce récit très-consciencieux, trop consciencieux souvent, d’une fête donnée à un fils de France, on voit ce qu’était le vieux château de Chantilly avant d’avoir été renversé par la révolution, et l’on a une idée exacte de la vie intérieure des grands au dix-septième siècle.

«Monseigneur partit de Versailles le dimanche 22 d’aoust, et arriva dans la forest de Chantilly par le chemin de Lusarche. M. le duc et M. le prince de Conty le reçurent au bout de la forest, vers le milieu de la vieille route. Comme c’estoit le lieu où monseigneur devoit chasser, M. le prince y estoit pour lui faire commencer la chasse. Il prit ce divertissement jusqu’à cinq heures du soir, et le plaisir qu’il y trouva fut d’autant plus grand, qu’il vit s’élever quantité de perdreaux et de faisandeaux. Ce fut le premier plaisir que monseigneur prit en approchant de cette délicieuse maison de Chantilly. Il alla jusques au lieu nommé la Table, qu’on dit estre justement au milieu de la forest, toujours accompagné de M. le prince. La figure de ce lieu est ronde; il a vingt-trois toises de diamètre et est partagé en douze routes qui ont pour centre le point du milieu de cette place. Elles sont toutes bordées de charmilles et ont chacune cinq toises de large et environ une lieue de long. Dans le milieu de ce rond on avoit eu soin d’élever une feuillée, dont la forme suivoit le mesme plan. Elle estoit de sept toises et demie de diamètre, et élevée sur une estrade de cinq pieds de haut. Cette feuillée estoit percée de douze portiques qui aboutissoient à chacune des douze routes dont je viens de vous parler. La corniche estoit saillante en dehors ainsi qu’au dedans. Tout le dôme, les cintres, les pilastres et les appuis estoient recouverts de feuilles de chesne. Des branches de genièvre formoient les balustrades. Tous les portiques estoient ornez de gros festons de feuilles de chesne et de bouquets de fleurs. La table où la collation fut servie estoit au milieu de cet édifice. Une grande corbeille d’argent en occupoit le point du milieu. Elle estoit soutenuë sur douze consoles à jour de vermeil doré qui répondoient à chacune des douze arcades. Ces douzes consoles estoient jointes les unes aux autres avec des guirlandes de fleurs, et portoient chacune deux petites corbeilles d’argent remplies de fruits. La grande du milieu l’estoit de fruits et de fleurs.

»On mit sur cette table le couvert de monseigneur, vis-à-vis le milieu de la route qui va à Chantilly. Tout le pourtour de cette place, de vingt-six toises de large, estoit de treillage de feuillée.