»Monseigneur entendit en arrivant un concert de timbales et de trompettes qu’on avoit postez dans le bois. Ce prince trouva tout le dedans du dôme vide, et la table servie de vingt-quatre bassins de rost et de quatre plats d’entremets autour de chaque bassin, ce qui faisoit six-vingts plats. Ce prince arriva dans l’instant qu’on venoit de poser le dernier plat chaud sur la table. Comme il n’y avoit que le couvert de monseigneur, il ordonna qu’on en mist d’autres, et la table en fust aussitost garnie; mais on n’en mit point vis-à-vis de ce prince. M. le prince, M. le duc et M. le prince de Conty furent placés à costé de monseigneur, et les seigneurs de sa suite occupèrent le reste des places. On releva les entremets chauds pour en mettre de froids. Je n’entre point dans le détail des fruits et des confitures, cela iroit à l’infiny. Je vous diray seulement que dans les flancs des corbeilles ovales estoient de riches cuvettes remplies de toutes sortes de liqueurs. Ces cuvettes estoient accompagnées de soucoupes garnies de glaces et de quantité de verres à liqueur de différentes manières. Un moment après que l’on eut servy le fruit, le bruit de guerre, formé par les trompettes et par les timballes, cessa tout-à-coup, et dans le même instant on entendit dans la route qui estoit vis-à-vis monseigneur une harmonie de hautbois, de flûtes, de musettes et de divers autres instrumens champestres. On l’écouta quelque temps sans voir rien paroistre, et tout estoit si bien concerté qu’il n’y avoit pas une seule personne dans la route, qui devoit estre remplie un instant après. L’harmonie ayant diverty les oreilles pendant quelque temps, on aperçut de loin le dieu Pan, qui estoit suivy par quatre-vingt-dix faunes, sylvains, satyres et autres divinitez, qui ont accoutumé d’accompagner ce dieu dans les bois.
»Toute cette troupe parut d’abord à un demy-quart de lieue de la table, et on ne se mit en marche qu’après que monseigneur eut eu le temps de la remarquer. Le dieu Pan, que l’on voyoit à la teste, estoit représenté par M. de Lully, surintendant de la musique du roy, qui battoit la mesure avec son thyrse. Il estoit suivy de vingt-quatre satyres et de toutes les divinitez qui habitent les forests. On entendoit des hautbois et plusieurs autres instrumens champestres, au son desquels se faisoit la marche. Les danseurs, au nombre de vingt et un, qui avoient tous des massues, estoient montés sur les épaules les uns des autres et formoient des groupes surprenans. Ils estoient suivis de cinquante-un musiciens qui portoient, chacun sur leur teste, une corbeille remplie de fruits peints, représentant des fruits de bois, comme pignons, pommes de pin, gourdes, et autres qui ne sont connus que parmy les satyres. Ils tenoient chacun une branche de chesne. Quand chacun eut pris sa place, les satyres firent une danse fort extraordinaire. Elle plut beaucoup à monseigneur et receut de grands applaudissemens. Cette danse, qu’on pourroit nommer un petit ballet, estant finie, les musiciens avancèrent vers l’escalier, qu’ils montèrent sur deux lignes au son des instrumens, et lorsqu’ils furent arrivez sur l’estrade, ils se séparèrent les uns à droite et les autres à gauche, de manière qu’ils entourèrent la table. Les hautbois parurent ensuite, et les danseurs montèrent ensemble. Ceux-ci, s’estant pris par la main, dansèrent autour de monseigneur. Pendant qu’on dansoit autour de la table, les musiciens descendirent par un escalier qui estoit derrière monseigneur, et se rendirent dans une allée que l’on voyoit à costé de celle par où tout ce divertissement estoit venu. Ils y trouvèrent les piqueurs endormis avec leurs chiens. On entendit alors toute la forest retentir du bruit de ces paroles:
Debout! Lysiscas, holà! debout!
Pour la feste ordonnée
Il faut préparer tout!
Les piqueurs se levèrent, et après avoir fait toutes les actions qui pouvoient marquer qu’ils estoient profondément assoupis. On entendit ensuite un grand bruit de cors, et dans cet instant un cerf ayant traversé la route à la vue de monseigneur, ce prince s’écria comme souhaitant d’avoir des chiens. Dans le mesme temps on vit paroistre une meute que l’on découpla après le cerf. Monseigneur, voyant que les chiens chassoient si bien, témoigna estre fasché de n’avoir des chevaux que pour tirer au volant. En ce moment, on en vit paroistre d’autres, sur quoy ce prince monta pour suivre la chasse avec tous les seigneurs qui l’accompagnoient. Il courut le cerf, qui fut pris dans l’étang de Cormeille, après l’avoir couru environ une heure.
»Cette chasse estant finie, monseigneur prit le chemin du chasteau et dit qu’il avoit pris beaucoup de plaisir. Les airs estoient de M. Lully le cadet, surintendant de la musique du roy, et toute la danse de M. Pécourt, danseur ordinaire des ballets. Les habits des faunes et sylvains estoient faits sur les dessins de M. Berrain, dessinateur ordinaire du cabinet du roy, ainsi que toute la feuillée.
»Monseigneur arriva à Chantilly par l’une des grandes routes de la forest, au bout de laquelle on trouve une grande demy-lune par laquelle on entre dans une avant-cour qui n’est pas encore entièrement achevée; elle est toute entourée d’eau, et située entre un étang nommé l’étang de Sylvie et le grand chasteau. On voit deux pavillons à droite et à gauche du pont-levis. Cette demy-lune aboutit à un fer-à-cheval par lequel on monte sur une grande terrasse, au milieu de laquelle est une statuë équestre de bronze du dernier connestable de Montmorency. Cette statuë se trouve vis-à-vis de l’entrée du grand chasteau. C’est un édifice fort ancien et très-irrégulier, assis sur une roche, au milieu de grosses sources qui forment un grand fossé. Cependant plusieurs grosses tours ne laissent pas de le rendre très-agréable à la vuë. M. le prince fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour régulier, et à donner au dehors une face toute nouvelle, soit par l’ouverture de trois rangs de fenestres, et deux grands balcons qui régneront tout autour du château, soit par les combles, qui seront tous d’égale hauteur, et à la mansarde. A costé gauche du fer-à-cheval est un grand logement détaché du chasteau, dont le rez-de-chaussée est à fleur d’eau du grand fossé. C’est dans ce lieu où le logement de monseigneur avoit esté marqué, de mesme que celui de madame la duchesse et de madame la princesse de Conty, la douairière. Ce second chasteau avoit esté autrefois basti par M. de Montmorency, et on l’appeloit la Capitainerie. Les ornemens de dehors sont des pilastres d’ordre corinthien. Ils composent la porte d’entrée de la cour et la façade du costé du petit parterre. Tout le retour est soutenu d’un grand balcon en manière de fausse braye. Le logement d’en bas du petit chasteau est composé de deux appartemens dont la salle est commune à l’un et à l’autre. Cette salle est ornée de tableaux représentant les plus belles maisons de campagne de Paris. Toutes les pièces des deux appartemens auxquels elle sert de communication sont ornées d’autres tableaux représentant diverses fables de l’antiquité; en sorte que l’une des chambres fait voir l’histoire de Vénus, une autre celle de Diane, une autre celle de Flore, une autre celle de Bacchus, et une autre celle de Mars.
»Toutes ces chambres, qui sont percées en enfilade, règnent le long du balcon en fausse braye dont on a parlé, et aboutissent à un grand salon en retour. Tout cet espace est remply de diverses fables curieuses, de bustes avec leurs gaines et de meubles très-singuliers. Outre cela, il y avoit plusieurs tables pour toutes sortes de jeux. De ce logement, lorsqu’on a passé par un vestibule qui est ouvert par deux grandes arcades du costé de la cour et du petit parterre, on monte dans l’appartement qui est au-dessus et qui se trouve situé en plain-pied au rez-de-chaussée de la cour du grand chasteau, auquel il est joint par un pont qui traverse le grand fossé. Cet appartement est composé d’un grand salon qui n’est pas encore entièrement fait. De ce salon, on entre dans une grande antichambre après laquelle il y a un cabinet, dont la vue donne d’un costé sur les jardins et de l’autre sur une grande pelouse qui borde la forest. Après ce cabinet, on en trouve deux autres de moindre grandeur. L’un donne entrée dans une galerie qui est percée du costé de la forest. On voit dans cette galerie des tableaux représentant, chacun par ordre des temps, une campagne de feu monsieur le prince. La principale action de la campagne, soit siége ou bataille, peinte en grand, occupe le milieu du tableau. Les autres actions de la mesme campagne sont peintes en petit tout autour dans des cartouches. Le premier tableau représente la campagne de 1643, c’est-à-dire la bataille de Rocroy. Dans le second tableau est représentée la campagne faite en Allemagne en 1644. Les combats donnés devant Fribourg, les cinquième et dixième aoust, sont peints dans le milieu, avec les retranchemens de l’armée bavaroise qui furent forcez par celle que commandoit feu M. le prince, alors duc d’Anghien. Dans un grand cartouche, au bas est le plan de Philipsbourg; dans les six cartouches qui sont au costé droit du tableau sont représentez Oppenhein, Beingen, Lichtnau, Dourlach, Mayence et Landau. Dans les six du côté gauche, on voit Worms, Spire, Creustzenach, Bacharach, Neustad et Baden. Au troisième tableau, qui représente la campagne de 1645, est la bataille de Norlinguen, donnée le 3 aoust, entre l’armée du roy, commandée par M. le prince, et celle de l’empereur. Le quatrième tableau fait voir la campagne de 1646; au milieu est la ville de Dunkerque, et à droite et à gauche on voit d’autres actions qui regardent le siége de la mesme ville. Les autres campagnes doivent estre peintes sur d’autres tableaux pareils dont les places sont marquées dans la mesme galerie, mais qui ne sont pas encore dessinez.
»Tout cet appartement estoit éclairé par un nombre infiny de lustres et de girandoles de cristal. Lorsqu’on eut soupé, monseigneur tint appartement. Après vous avoir fait une description des deux chasteaux, je crois vous devoir parler, non pas de toutes les beautez des jardins, car je ne vous en entretiendray qu’à mesure que je vous parleray des promenades qu’y fit monseigneur, mais de ce qu’ils offrent à la vue de ceux qui sont dans les appartemens. En arrivant sur la terrasse, où je vous ay dit qu’estoit la figure du grand connestable de Montmorency, on découvre un grand escalier, au bas duquel est un grand rondeau, et au milieu de ce rondeau une gerbe de plusieurs tuyaux. Au-delà de ce rondeau on découvre un grand parterre séparé en deux parties par la croisée du grand canal. Il y a cinq grandes pièces d’eau dans l’une et l’autre partie, et chacune de ces pièces d’eau a un jet d’eau. Ces deux parties sont soutenues d’une grande allée d’ormes en terrasse avec des ifs et des piceas entre deux. Au-delà du grand canal est un demy-rond qui ferme la croisée, et dont il s’élève insensiblement jusqu’au haut de la coste une espèce de fer-à-cheval qu’on appelle Vertugadin.
»Le lundy, monseigneur alla courir le loup aux environs d’un village appelé la Chapelle; et au retour de la chasse, ce prince entra dans son appartement, d’où il sortit quelque temps après pour prendre après le plaisir de la promenade.
»Il traversa le petit parterre, et, ayant passé le grand fossé sur un pont de bois, il trouva à sa gauche un grand parterre, enfermé, d’un costé du fossé, de l’orangerie, et de l’autre d’une galerie et d’un canal. Ce parterre est entouré d’orangers parfaitement beaux.