»On y voit cinq pièces d’eau avec leurs jets. Celle du milieu a pour pied l’Hydre, dont chaque teste vomit une quantité prodigieuse d’eau. On y voit aussi la fontaine des Grenouilles; elle est située dans un triangle au-dessous de la terrasse du grand fossé du chasteau. Entre cette terrasse, le canal du Dragon, et le petit bois de Chantilly, qui est à costé du parterre de l’orangerie. Le Dragon est une manière d’animal marin qui paroist sortir de dessous la terrasse du fossé. Il vomit l’eau de la décharge de ce fossé dans une coquille, qui retombe dans un canal qui est le long d’un des costez de la pièce où est la fontaine des Grenouilles. On descend dans le parterre par un escalier de quatre ou cinq grandes marches fort grandes et fort belles. Aux deux costez de cet escalier sont des nappes d’eau perpétuelles, grandes, belles et bien fournies, qui tombent dans de grands bassins quarrez, avec des bouillons et bruits d’eau. Dans ce mesme parterre sont quatre grands piceas, dont le moindre a plus de soixante pieds de haut. Du costé du canal, l’allée est garnie de platanes, dont le plus vieux a plus de cent cinquante ans. Cet arbre est fort rare en France; sa feuille est à peu près comme celle de vigne, et il se dépouille tous les ans de son écorce. De ce parterre, monseigneur entra dans une isle par un grand portique de treillage. A costé de cette isle on en voit une autre plus petite. Elles sont partagées par trois canaux. La grande est ornée de plusieurs allées, de grandes palissades, de deux grosses fontaines enfermées dans des portiques, et de plusieurs ornemens de treillage d’un dessin très-agréable et d’une propreté surprenante. L’extrémité de l’isle est revestue de pierre de taille. On y voit douze jets d’eau qui sortent d’autant de bassins, au-dessous desquels est une cascade de toute la longueur de la pointe de l’isle et des deux canaux. On trouve dans la petite isle des allées de grands aunes, des palissades, un treillage en demi-rond, et une fontaine dans le milieu. Deux dragons de bronze semblent y combattre; il y en a un renversé qui pousse un grand jet d’eau, et l’autre en dégorge en abondance sur ce premier. Vis-à-vis de cette fontaine et à la pointe de la mesme isle, est un appartement de treillage composé de quatre pièces. Ces quatre pièces se trouvent sur un terrain qui a en face la vue du canal, à droite la prairie, et à gauche des jardins.

A l’issue de la promenade, monseigneur alla voir l’opéra, que monseigneur le prince avoit fait faire exprès, son altesse sérénissime ne voulant point donner de divertissement qui eût esté déjà vu. Le lieu mesme fut construit pour ce seul spectacle, et M. le prince ayant choisi l’orangerie de Chantilly, qui règne tout le long du parterre avec une terrasse magnifique, dit à M. Berrain d’y construire, non seulement un théâtre, mais aussi une salle magnifique. L’orangerie a soixante-dix toises de long et vingt-sept pieds de large. M. Berrain la divisa en trois parties, séparées par des portiques d’architecture, sans y comprendre le vestibule par où l’on y entre, et duquel on voyoit cette longue étendue éclairée de deux rangs de lustres. Il seroit difficile de trouver rien de plus magnifique et, dont les ornements fussent plus diversifiez. Plus on approchoit, plus on voyoit que la magnificence alloit toujours en augmentant; la dernière salle estant infiniment plus riche que la première, et le théâtre encore davantage.

»Le vestibule estoit orné de grands arbres qui cintroient et cachoient toute la voûte. Les pieds de ces arbres estoient dans une seule caisse qui régnoit tout autour du vestibule et qui estoit peinte en porcelaine et ornée des chiffres de monseigneur, avec des attributs de ce prince. On pouvoit prendre ce vestibule pour une très-belle allée. Ce vestibule estoit éclairé de plusieurs lustres; ce qui, parmi la verdure des autres, produisoit un effet très-réjouissant. On se sentoit excité à passer outre à travers un superbe portique, sous lequel il falloit passer pour entrer dans la pièce suivante. Il servoit d’ouverture à une galerie de seize toises de long sur vingt-six pieds de haut. Entre les lambris et la corniche, on voyoit une très-belle tapisserie toute d’une mesme suite et qui est nommée tapisserie de Vénus. Et au bout de cette galerie on montoit trois marches pour entrer dans la troisième pièce, qui estoit la salle de l’opéra; elle avoit cent quarante-deux pieds de long, en y comprenant le théâtre et l’orchestre. L’ordre de son architecture, ainsi que celuy de la façade du théâtre, estoit ionique composé. Entre les pilastres, des deux costez du théâtre, estoient deux grandes figures de ronde bosse, chacune de six pieds de haut: l’une représentoit la poésie, et l’autre la musique. Ce fut sur ce théâtre que l’on représenta l’opéra. Les vers n’en pouvoient estre que beaux, puisqu’ils estoient de M. Leclerc, de l’Académie françoise. Ils avoient été mis en musique par M. Lorenzany, maistre de chapelle de la feue reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecour avoit fait les entrées qui composoient les divertissements, hors deux qui estoient de M. Lestang. Cet opéra, intitulé Orontée, fut chanté par l’Académie de la musique de Paris, et il y avoit outre cela trois des meilleurs musiciens de la musique du roy.

»L’ouverture du théâtre se fit par la représentation d’une grande et belle forest, que la diversité des arbres et des routes faisoit paroistre fort spacieuse. Lorsqu’on eut levé la toile, on vit le dieu Pan dans le fond de cette forest. Toute sa suite, sylvains, satyres et faunes, estoient en groupes en divers endroits. Il commença le prologue. Comme tous les vers qu’on y chanta regardent le roi et monseigneur le dauphin, je ne veux pas vous priver de la satisfaction que vous aurez à les lire. Voici ceux qui furent chantez d’abord par le dieu Pan. C’estoit M. Moreau qui faisoit ce personnage.

J’ai veu tous les règnes des roi
Célèbres par leurs exploits,
Et dans mon souvenir j’en conservois la gloire;
Mais depuis que Louis s’est fait voir à mes yeux,
Tous ces mortels sortent de ma mémoire,
Et je ne mets que luy dans le rang de nos dieux.

»Pan eut à peine achevé ces vers qu’une troupe de driades et d’hamadriades se fit voir. Voicy ce que chanta une des driades:

O gloire incomparable
De Louis!
Les siècles seront éblouis
A l’éclat admirable
De ses faits inouis!

»La décoration du premier acte représentoit le temple de Vénus.

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»L’opéra finit par une feste galante que fit une troupe d’Égyptiens pour se réjouir d’une aventure qui leur donnoit un roy si digne de l’estre.