»Monseigneur marqua, avec l’honnesteté qui luy est ordinaire, qu’il s’estoit beaucoup diverty à cet opéra.

»Le mardy, qui estoit la troisième journée, Monseigneur conclut se donner le plaisir d’aller tirer dans le parc. Ce parc est d’une beauté merveilleuse; on y voit des costeaux, des plaines, des bois, disposez par la nature comme pour servir de retraite à toutes sortes de gibier. Ou y trouve une ménagerie; on y voit un grand salon orné de peintures représentant l’histoire d’Isis. Beaucoup de terrasses et de jardins champêtres font l’ornement de cette maison, dont une des cours est bordée de huit pavillons, tous séparez les uns des autres, et destinez à loger les animaux rares que monsieur le prince a fait venir des pays étrangers.

»Le prince, après avoir tiré toute la matinée dans ce parc, alla l’après-dîner à la chasse du cerf.

»Le vendredy, Monseigneur alla à la chasse aux perdreaux. Il se promena l’après-dîner; il traversa d’abord le parterre des orangers, et alla ensuite dans la partie du jardin qui est du costé du village de Chantilly. Il y entra par une grande porte qui est au milieu de la galerie des Arts. Cette galerie s’appelle ainsi, parce qu’elle est ornée de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col l’écusson des armes de MM. de Montmorency, et des maisons avec lesquelles ils avoient fait alliance.

»Monseigneur s’embarqua, avec tous les seigneurs de sa suite, pour aller prendre le divertissement de la joûte sur l’eau, et pour voir tirer l’oye. Les deux bâtimens sur lesquels Monseigneur s’embarqua avec ceux de sa suite estoient ornez de leurs pavillons et tendelets, et conduits par dix-huit habiles matelots. A mesure que Monseigneur avança, il découvrit de nouvelles beautez. Après la faisanderie, on trouve un grand jardin en terrasse, lequel finit de mesme que les jardins fruitiers qui sont au-dessus, à un grand rond, d’où descend sur le canal une grande allée, et ce qui la traverse va passer entre la teste et le corps de la grande cascade, et se termine au pavillon de Mars. Toute cette partie s’appelle le bois de Lude. Les arbres en sont parfaitement beaux et les palissades très-unies. Voilà tous les objets qui parurent à Monseigneur pendant le temps qu’il demeura sur le canal de la rivière. Au sortir de ce lieu-là, son bateau entra dans un canal de traverse qui porte ses eaux au pavillon de Manse. De ce canal on découvrit toute la prairie qui va jusqu’à la chaussée de Gouvieux. Tous ces canaux et toutes ces terrasses ont au moins onze à douze cents toises de long. De là on vint dans une écluse à trois portes.

»Si-tost qu’on les eut ouvertes, on vit comme une mer qui auroit rompu ses digues, se précipiter à grands flots roulant les uns sur les autres avec un bruit effroyable. Les bateaux ayant esté élevez à la hauteur du grand canal, on y entra au son des trompettes et des concerts de plusieurs sortes d’instrumens, qui estoient au bord du canal et sur le canal mesme, dans des bateaux.

»Le divertissement de la joûte et de l’oye estoit préparé dans le grand canal. Ce paysage estoit tout rempli de peuples, de mesme que les bords du grand canal. Quand ce divertissement fut finy, Monseigneur entra dans un bâtiment tout doré, construit à la manière de ceux dont se sert le roy de Siam, et que l’on nomme balons, dont sa majesté a fait présent à monsieur le prince. Il y avoit des luths, des téorbes, des basses de violes et des voix choisies dans la poupe de ce balon.

»Monseigneur eut le plaisir de voir pêcher. On prit plus de cinq cents poissons d’un coup de filet. Ce prince retourna en carosse et y tint appartement avant et après souper. Madame la Princesse et madame la princesse de Conty arrivèrent ce jour-là à Chantilly entre minuit et une heure.

»Le jeudy, qui estoit la cinquième journée, le prince ayant été averty que madame la duchesse et madame la princesse de Conty la douairière devoient partir de Versailles après le couché du roy, pour venir à Chantilly, se prépara à les recevoir. Monseigneur voulut aller aussi au-devant de ces princesses. Il partit à trois heures du matin. Elles furent reçues au bruit des trompettes et des timballes. Elles entendirent, peu de temps après, une harmonie champestre, et virent paroistre environ vingt-quatre faunes et satyres sur des chevaux caparaçonnez de feuillages.

»Monseigneur, qui s’estoit levé avant trois heures du matin, alla coure le loup à Merlou, au lieu de se mettre au lit.