»Le sixième jour, qui estoit le vendredy, Monseigneur alla coure le cerf avec les chiens de monsieur le duc de Mayne. On se rendit l’après-disnée dans les belles routes de la forest. Je ne sçaurois m’empescher de vous faire remarquer que ces routes sont toutes à perte de vue. Ce fut par ces routes que l’on alla jusqu’à un étang qui est au milieu de cette forest, et qui est appelé l’étang de Comelle. Cet étang peut avoir environ un quart de lieue de long, sur un demi-quart de lieue de large. Il est dans un fond. On avoit dressé une feuillée sur la chaussée, avec des tentes au milieu pour y mettre les dames. On trouva sur l’étang des bateaux couverts de leurs tendelets. A peine avoit-on achevé de s’embarquer, qu’on entendit retentir de tous costez le son de plusieurs troupes de hautbois et de trompettes, et, peu de temps après, un bruit de cors et de chiens qui firent lancer dans l’étang, à plusieurs reprises, un grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches. Tous ceux qui estoient dans ces bateaux prirent leur party pour les attaquer, les uns avec des pieux, les uns avec des dards, et les autres avec des épées. Cette chasse dura environ deux heures et causa beaucoup de plaisir. On revint ensuite au chasteau, où il y eut appartement et opéra.
»Le lendemain, Monseigneur alla à la chasse au loup dans la forest. Les dames demeurèrent ce jour-là au chasteau, parce que le beau temps cessa. Au retour de Monseigneur, il eut avec elles le divertissement d’un concert dans l’appartement de madame la princesse de Conty. Les vers estoient de M. du Boulay, secrétaire de M. le grand-prieur, et la musique de la composition de M. de Lully, surintendant de la musique du roy.
»Il y eut encore ce jour-là appartement et opéra, et ensuite media-noche.
»Jamais on n’a vu tant de divertissemens dans un seul jour, et de tant de différentes manières, qu’il y en eut le dimanche, qui estoit la huitième journée. Ce jour là, après la messe, Monseigneur alla à la chasse du cerf avec les chiens de M. le grand-prieur. Au retour de la chasse, il se rendit avec ces dames dans la maison de Silvie, pour le repas que M. le prince lui donnoit.
»Silvie est une espèce de petit chasteau qui n’est composé que d’un appartement bas de quatre pièces seulement, percé en enfilade, et aboutissant d’un costé aux allées champestres d’un grand bois qui est à costé de la grande terrasse, vis-à-vis le vieux chasteau. On appelle aussi ce bois le bois de Silvie. On dit que ce nom de Silvie luy a esté donné par le fameux Théophile qui estoit attaché au service de M. de Montmorency, et qui, lorsqu’ils estoient à Chantilly, passoit une partie de son temps à resver agréablement et à faire des vers au bord d’une fontaine toute simple et toute naturelle, pour une maîtresse qu’il avoit appelée Silvie.
»On voit encore cette fontaine auprès de cette maison, et les petites murailles d’appui qui l’environnent et qui en servent à des bancs de marbre qui sont tout autour, sont ornez d’une infinité de vers galans qui y ont esté écrits par ce poète amoureux. Ce fut dans cette maison que monsieur le prince fit servir un retour de chasse à Monseigneur. Après qu’on eut mangé les entremets, comme on croyoit qu’on alloit servir le fruit, monsieur le prince dit à Monseigneur que, s’il en vouloit, il falloit qu’il se donnast la peine d’en aller chercher au milieu du labyrinthe où le dessert estoit servy. Monseigneur accepta la proposition avec joye, et l’on se leva de table pour aller dans ce labyrinthe; il est au milieu d’une partie de la forest. Dans cet espace, enfermé du costé de la grande chute d’eau, on voit un fort beau jeu de mail, et un de longue paume. Au-deçà est un grand manége, et à costé sont les jeux de l’arquebuse et de l’arbalestre, avec de grands portiques d’architecture. Voilà la situation du labyrinthe qui est si remply de détours, qu’il est presque impossible de ne pas s’y égarer et d’en trouver le milieu. On y doit trouver à l’entrée deux figures de marbre que monsieur le prince fait faire à Rome; l’une représentant Thésée qui entre dans le labyrinthe, et l’autre Ariane qui luy présente le fil dont il doit se servir pour assurer son retour. Une figure de minotaure, qui se fait aussi à Rome, doit estre au milieu. En d’autres enfoncemens, on trouve des bancs de marbre avec des cartouches portez sur des piédestaux. Sur chacun de ces cartouches est une énigme. En voicy que l’on trouve dans ce beau lieu:
«Si tu savois de quel endroit du monde
»On ne peut voir que trois aunes des cieux,
»Ce point de doctrine profonde
»T’élèveroit au rang des Dieux.
»Un bon vieux père a douze enfans,
»Les douze en ont plus de trois cens,
»Ces trois cens en ont plus de mille.
»Ceux cy sont blancs, ceux là sont noirs,
»Et par de mutuels devoirs
»Tous conservent l’accord à l’univers utile.»
»Parmi tant d’énigmes, on n’a pas oublié celle du sphinx, qui est si fameuse.
»Enfin, Monseigneur qui s’estoit rendu, désespérant de trouver ce qu’il cherchoit, dit à monsieur le prince qu’il falloit le mettre dans le bon chemin; ce que son altesse fit. Ils arrivèrent bientôt au centre de ce labyrinthe qui représente une manière de grande salle découverte. Le dessin de la salle représentoit un parterre, dont les compartimens estoient formez par des corbeilles d’argent. Les versans et le tour de la table estoient de feuillages. Le milieu en estoit occupé par un vase de filigrane d’argent, d’où sortoit un oranger tout couvert de fleurs et de fruits naturels. Il y avoit deux grands buffets qui estoient en face de la table. Le premier estoit occupé par une couche de melons naturels. Le second estoit garny de vingt-quatre couverts de porcelaine fine; le reste estoit remply de gasteaux, et d’assiettes de grosses truffes, derrière lesquelles estoient de très-belles porcelaines garnies de fleurs. Monseigneur et ceux qui l’accompagnoient prirent beaucoup de plaisir dans ce labyrinthe.