»L’après-dînée, Monseigneur alla tirer et trouva un nouveau divertissement à son retour. Il estoit donné par le dieu Pan. Vingt-quatre nymphes magnifiquement vestues estoient assises sur le devant du théâtre. On voyoit ensuite quantité de bergers avec des habits très-propres et convenables à leur caractère, et derrière ces bergers paroîssoient les satyres, les faunes, les sylvains, les divinités des bois. Tout ce grand divertissement commença par des passe-pieds, et les airs avoient esté faits par M. Lorenzani, pour un opéra que M. le duc de Nevers donna au roy à Fontainebleau.
»Il semble qu’après tous les divertissements qu’on avoit déjà eus, on ne devoit plus attendre d’autres. Cependant il y en eut encore deux des plus grands dont on ait oüy parler depuis long-temps; ce furent un feu d’artifice et une illumination.
»Monseigneur sortit de la salle de l’opéra à neuf heures du soir, par la galerie des Cerfs qui est au bout de l’orangerie. Il monta dans une grande calèche avec toutes les dames. Il estoit conduit par monsieur le prince. On fut surpris de voir tout le canal en feu. Lorsque Monseigneur arriva dans cet endroit, d’où l’on peut découvrir le château, il parut étonné ainsi que toute sa cour. C’estoit le grand canal qui, estant illuminé, paroissoit comme s’il eust esté basty de pierres précieuses éclairées par le soleil. Enfin l’on s’alla coucher, l’esprit tout rempli de tant d’agréables idées qu’elles firent le sujet des songes de la pluspart de ceux qui rêvèrent cette nuit-là.
»Le lendemain matin Monseigneur alla courre le cerf, revint dîner à Chantilly, et alla l’après-dînée aux toiles, où il y avoit une très-grande quantité de sangliers, biches, renards, lièvres et lapins.
»Enfin après avoir fait à monsieur le prince mille honnestetez qui partoient du cœur, ce prince prit le chemin de Versailles. M. Berain avoit esté chargé du soin de toute la feste, et MM. Camus et Brear l’avoient esté de ce qui regardoit les tables.
»Je ne sçaurois trop vous entretenir de Chantilly, et pour vous en dire encore un mot en gros, il est situé dans un vallon, au milieu de deux forests, dont l’une est celle de Chantilly, et l’autre celle de Dalatre. Les jardins ont au moins deux mille cinq cents toises de longueur jusqu’à l’étang de Gouvieux, et il y a autant de navigation. Il ne faut pas considérer seulement Chantilly par toutes ces choses; la postérité le doit toujours regarder comme un lieu fort considérable, quand il ne le seroit que parce qu’un grand prince, accablé du poids de ses lauriers, a donné ses soins à une partie des embellissements qu’on y voit, et y a passé les dernières années d’une vie féconde en miracles, et dont tout ce qu’il y a d’historiens parleront avec éloge.»
Nous étions arrivés au château bâti sur les ruines de celui dont je venais d’achever la description.
Des très-ordinaires appartemens qu’on vous fait parcourir, vous ne garderiez le souvenir d’aucun sans un salon dont nous parlerons plus loin, et sans une petite chambre de cinq ou six pieds carrés, haute en proportion, toute grise et dorée, que désigne par ces mots votre dogmatique cicérone: Cabinet de Watteau, représentant les amours de Louis XV avec madame Dubarry. Passez sur l’anachronisme du cicérone. Mort dans les premières années de la régence, comment Watteau aurait-il représenté les amours de Louis XV, tout enfant, et de madame Dubarry, encore à naître? On est ébloui d’abord du luxe de cette bonbonnière, dont le parfum s’est envolé, car je n’ose vraiment lui donner le nom de cabinet. Et en l’acceptant comme boudoir, eût-il été destiné à la gracieuse Allart, à la folle Arnoult, à la voluptueuse Guimard, nulle d’elle, renversée à l’asiatique sur le sofa, n’eût même, dans cette attitude commode, empêché ses jolis pieds d’écorner les dorures, ou d’estomper de ses talons rouges les caprices de Watteau.
Quelles amours du régent, et non de Louis XV, Watteau a-t-il eu l’intention de parodier? C’est ce qu’il serait hasardeux de dire à propos d’un prince qui commença de si bonne heure et finit assez tard. Assurément je me tromperais d’une dynastie de courtisanes, et je me perdrais dans la chronologie des cotillons. Pour éviter l’anachronisme, seul tort dont je pourrais me rendre coupable envers la mémoire du régent, qui n’a pas à souffrir du scandale, Dieu merci! je ne dirai donc ni quelle est la femme ni quelle est l’intrigue qui ont fourni matière au pinceau impertinent du peintre.
Non, je ne connais rien de neuf, de gracieux, de fou, sans préjudice des rêveries de la laque chinoise et des extravagances bleues de nos vases japonais, comme ce boudoir peint par Watteau. Six panneaux de bois à filets et à moulures d’or tapissent le mur: et, du premier au dernier, se déploient, comme sur les lames d’un éventail, le début et la fin d’une passion royale. Asseyez-vous: c’est presqu’un roman à écouter.