Le premier panneau représente une guenon assise devant sa toilette. Deux dames d’atours, guenons comme elle, épuisent tous leurs soins à la parer. Une guenon lui fait les ongles, les lui polit, tient respectueusement une patte dans sa patte, tandis que l’autre lui noue une touffe de rubans. Rien n’est languissant comme les yeux de la grande guenon, qu’on met dans tout son éclat pour recevoir son amant. Il faut que le coup porte, que l’entrevue soit décisive. Son museau noir frémit d’impatience, et son œil jaune laisse lire le plaisir qu’il promet. C’est la première scène du sofa dans le roman de ce nom. Heureux le singe qui posera ses dents sur ce museau.

Si le peintre n’a voulu faire qu’une plaisanterie, il s’est trompé, il en a rencontré quatre. Il a parodié le régent, la maîtresse du régent, et Boucher, avec ses femmes à lèvres courbées en as de cœur, et Vanloo avec son dessin étriqué. Et tout est également singe, griffes, grimaces, dans les emblèmes, supports et allégorie des panneaux. Dans le fond du sujet, courent, se balancent, folâtrent, se promènent, batifolent dans l’air ou sur un cheveu ployé en escarpolette, des singes bleus, verts, rouges, graves, narquois; les uns portant des fées en palanquins, les autres traversant des fleuves pour aller cueillir une rose au Bengale. C’est Callot qui a rêvé de l’Inde au lieu de l’enfer, qui, avant de rêver et de peindre, a lu les Voyages de Tavernier. Le tout s’encadre dans deux singes indigos d’une proportion démesurée qui déploient une ombrelle chinoise sur le tableau.

Au second panneau, la toilette de la guenon est achevée; elle roule dans un magnifique traîneau, à côté du singe ducal. Il est impossible de ne pas reconnaître un prince, au riche manteau écarlate bordé de loutre qu’il porte, car il fait froid: le cocher singe a le museau surpris par la bise. Enveloppée dans un chaperon de drap bleu, et cachant ses pattes dans un manchon, la guenon ne se sent pas d’aise. Scudéry lui-même serait bien embarrassé de dire à quel point on en est sur la carte de Tendre.

A défaut, on serait tenté d’être réservé dans ses suppositions: car plus loin on aperçoit le mammifère couronné poussant sur la glace, avec toute l’anxiété d’un amant et la grâce d’un parfait cavalier, le traîneau où s’épanouit sa femelle. Ici Crébillon seul lutterait d’esprit avec Watteau. S’il eût peint, à coup sûr, il n’eût pas dit autre chose. Le trait est délié, net, élancé, l’expression cavalière, la couleur effrontée. Cette peinture-là est un pamphlet. Elle se lit.

Cette fois nos amoureux n’ont probablement plus rien à s’apprendre. Je vois mes singes dans le troisième panneau, avec leurs figures allongées, cherchant à se distraire dans les cartes. A leurs côtés une guenon de bonne compagnie leur parle de la chronique galante qui préoccupe en ce moment le peuple des sapajous.

L’impitoyable Watteau abuse de la permission. Il est vrai que, lorsqu’un prince du sang commande un pareil tableau, le peintre aurait mauvaise grâce à n’être pas aussi séditieux que possible dans l’exécution. Nous avons vu le singe et la guenon en traîneau et au whist: voici maintenant la guenon au bain. Sous la fine chemise de batiste se dessinent des formes souples et paresseuses. Il y a toute la nonchalance de la mollesse et de la volupté dans le mouvement de la patte de derrière, qui laisse glisser la mule sur le parquet. Plus tard, le roman de Rousseau donna beaucoup de vogue chez les femmes à l’abandon calculé de la mule dans le suprême instant de la séduction. La guenon a deviné la Nouvelle Héloïse.

Sortons du bain. Dans l’avant-dernier panneau, la passion expire. En pet-en-l’air, en paniers, des mouches et du fard jusqu’à la gorge, la guenon, sous le costume de bergère des Alpes, est à cueillir les cerises. Elle fait valoir avec coquetterie le jeu de ses articulations sur une échelle qui ploie. Ce panneau est le plus embarrassant à expliquer. Comment dire la maîtresse qui a su captiver le régent, depuis la saison des glaces jusqu’à la saison des cerises? Je n’en connais point. Quoi qu’il en soit, c’est peut-être le dernier jour: le beau singe n’arrive pas, l’ingrat! La guenon descend tristement, le museau soucieux et tourné vers l’horizon. C’est la paraphrase de la fameuse chanson du temps: Attendez-moi sous l’orme.

Il est enfin venu! Mais quelle froideur de part et d’autre! Dans le dernier panneau, où on les voit presque dos à dos, à cheval, lui et elle en costumes du matin exactement semblables, comme il est grave et cérémonieux avec sa queue qui se trahit sous la soie, ses hauts talons et la poudre! Elle, comme elle est triste, sous son tricorne, dans son habit d’amazone! Adieu, mon singe! Adieu, ma guenon! semblent-ils se dire. Les chevaux ont déjà fait leur conversion opposée: «Adieu, singe, va manger la France! Adieu, guenon, va la corrompre!»

—Et le drame est fini.

Jamais caricatures publiées à Londres contre la cour de France, jamais mémoires secrets imprimés à La Haye aux dépens de la compagnie, n’ont poussé si loin que ce chef-d’œuvre de Watteau le mépris pour l’alcôve du régent. Il dut être composé dans ces momens de haine fréquente qui s’élevaient entre Chantilly et les Tuileries. On sait que depuis Henri IV l’impossibilité pour les Condés d’approcher du trône les avait rendus la famille la plus sévèrement attentive aux mœurs de la cour. Les Condés ont toujours été à la dynastie régnante ce que les protestans furent aux catholiques: supérieurs, moins par vertu que par esprit d’opposition.