«Le régent, dit Saint-Simon dans ses mémoires, était curieux de toutes sortes d’arts et de sciences, et, avec infiniment d’esprit, avait eu toute sa vie la faiblesse, si commune à la cour d’Henri II, que Catherine de Médicis avait entre autres mœurs rapportée d’Italie. Il avait tant qu’il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu parvenir, à ce qu’il m’a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et à savoir l’avenir.» (Tome 5, page 121.)

Dépouillons le fait, vrai ou faux, cité par Saint-Simon, de son exagération, pour nous souvenir seulement des connaissances profondes que le duc d’Orléans possédait en chimie. Ces connaissances, rares pour le temps, plus rares chez un prince, commencèrent par le rendre ridicule aux yeux de la cour, et faillirent plus tard, à la mort du dauphin, le faire passer pour un empoisonneur de profession.

La seconde salle du château de Chantilly, peinte par Watteau, est une allusion ironique aux goûts scientifiques du duc d’Orléans, goûts présumés si meurtriers. Toujours sous les traits d’un singe,—les Condés tenaient singulièrement à leur figure allégorique,—ce prince souffle dans des fourneaux, distille des poisons, pèse des venins, et fait des essais à la façon de la Brinvilliers. Aucun talent descriptif n’est assez patient, assez riche, assez vrai, pour caractériser les trésors d’invention mis en œuvre par Watteau dans ces petites scènes, qui sont l’origine et la source de la bonne caricature française.

Après avoir encore traversé deux ou trois salles dans le goût de celles de Versailles, chamarrées d’arabesques d’or, sur les murs, aux plafonds, sur le bois des croisées, sur le bois des portes, nous arrivâmes à la salle des Victoires ou salle des Conquêtes. Inclinez-vous!—Plus bas encore si vous êtes militaire. Ici sont toutes les batailles, c’est-à-dire toutes les victoires du grand Condé.

Tout est pour le grand Condé: cent cinquante pas de toile couverte de gloire! On y a mis jusqu’à sa rébellion contre la cour, jusqu’à sa défaite à Lérida. Ceci est sublime, c’est plus encore, c’est chrétien. En cela, Vandermeulen a été plus éloquent que Bossuet, car Bossuet n’a pas osé parler de cette défaite le grand jour où il dit: «Je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint.»

Il est à remarquer que tout ce qui frappe d’admiration, dans le château, est moins, il faut l’avouer, le fruit d’un amour sincère pour les arts, chez les Condés, que le résultat fortuit d’un heureux concours d’artistes dans la confection du mobilier.

Et cela est si vrai que, si les Condés possèdent un monument remarquable, ce n’est pas une chapelle, une statue, un tombeau: ce monument est une écurie. Leur galerie est belle, mais elle n’est qu’une suite d’événemens personnels à la maison; c’est un portrait de famille, l’histoire à l’huile du grand Condé. Watteau est appelé pour servir une vengeance de courtisans, pour couvrir d’une fresque scandaleuse les murs d’un cabinet. Watteau laisse un chef-d’œuvre: le château avait simplement besoin de meubles et de tapisseries.

Chaque tableau de bataille, haut de dix pieds environ, est divisé en trois parties, dont deux destinées à retracer l’ordre de la bataille et l’engagement; le troisième, à offrir, dans six médaillons qui tournent en collier autour du tableau, la configuration des villes voisines du champ de bataille, les places conquises ou à conquérir durant la campagne, enfin la carte du pays. C’est un singulier effet pour l’œil que ce singulier mélange de lignes géographiques, de cours de fleuves, de plans stratégiques, dépourvus de perspective, au milieu, à côté et tout autour des groupes animés de Vandermeulen; naïveté qui confirme notre opinion émise plus haut sur le goût des Condés, qui se souciaient fort peu de l’art, qui ne tenaient qu’à s’entourer de portraits de famille.

Aucune histoire du grand Condé, aucune histoire du temps, peut-être, ne donne, comme ces tableaux, déjà mentionnés avec exactitude dans la Feste de Chantilly, une idée aussi complète de la manière d’échelonner autrefois une armée, des costumes, des cavaliers et des fantassins, en un mot, de la science militaire d’alors, où la guerre consistait à opposer homme à homme, cheval à cheval, canon à canon, où l’on avait des tentes de velours, où l’on prenait des quartiers d’hiver, où enfin l’art de se battre n’était que l’art de jouer aux échecs; si bien qu’un siége était levé ou repris sans qu’il y eût souvent un coup de fusil tiré de part ni d’autre. Dans les considérations stratégiques de castramétation, les Commentaires de César et un passage de Polybe avaient plus de poids que les boulets. L’art poétique commandait avec le grand Condé sur le Rhin.

Outre les belles et larges notions historiques qu’on puise dans l’examen de ces tableaux, l’esprit est émerveillé du dessin et de la couleur que Vandermeulen a prodigués aux différentes batailles. Malgré le vif éblouissant de l’outre-mer et la dégradation de quelques teintes, notre époque ne peut citer aucun peintre aussi consciencieux dans ses effets, aussi local pour la couleur. Vernet ne fait pas mieux les chevaux; Petitot n’a pas mieux réussi dans la miniature. De près et de loin, Vandermeulen est un grand peintre.